Parler de l’intimité d’un autre ou même de l’intimité en général, c’est souvent parler de sa propre intimité. Par exemple, si je vous dis dans le creux de l’oreille que « Visions de Gérard », de Jack Kerouac, m’a bouleversée aux larmes, eh bien cela dévoile, il me semble, beaucoup sur qui je suis véritablement. C’est donc là un exercice bien délicat pour moi de tâcher d’expliquer ce qui est si unique dans ce livre sans me croire allongée sur le divan à fleurs de votre salon. « Visions de Gérard » m’a secouée, ébranlée et je n’en suis toujours pas revenue. Ainsi, ne sachant trop où je me trouve en ce moment même (c’est vrai, ça, qui peut me dire où je suis ?), je vais tenir la rampe sûre des faits. « Visions de Gérard », raconte la courte vie d’un enfant nommé Gérard, frère aîné de Jack Kerouac, dans le quartier canadien-français de Lowell en Nouvelle-Angleterre. Cet enfant, qui mourut à l’âge de neuf ans d’une maladie articulaire, apparaît dans ce récit comme l’incarnation de la bonté, de la générosité, de la sagesse, de la grandeur d’âme et, si ces mots ont encore un sens pour quelqu’un, d’une forme de sainteté. Il y a une dévotion, une ferveur dans la langue sensible qu’emploie Kerouac pour parler de l’être qui l’influença le plus au monde qui résonne en moi comme l’écho d’un accord musical tragique. L’injustice de la souffrance qui s’abat sur cet innocent, décrite en des termes simples et poétiques par son témoin direct, est un déchirement véritable comme je n’en ai jamais lu, jamais vu, jamais entendu. Si je parlais de sainteté, c’est qu’il y a de multiples références à la religion dans ce livre, à la fois comme du métier sur lequel se tissent les vies de ses protagonistes, mais aussi comme d’un recours à la fois vain et non renié (et Kerouac s’est longtemps réclamé du catholicisme, aussi étrange que cela puisse paraître aux lecteurs de “On the Road”). La fatalité est-elle compatible avec la foi ? Kerouac fait de son frère défunt une icône de piété et s’adresse à lui dans un sanglot auquel on ne peut rester indifférent. Les critiques de « Visions de Gérard », à sa publication en 1963, furent rudes, parce que c’était Kerouac et pour rien d’autre. On s’est moqué de son sentimentalisme, de sa sincérité exagérée. Qui oserait aujourd’hui ?

Visions de Gérard