Etre « highly productive », oui mais à quoi bon ? Est-ce que je serai mieux payée, plus recherchée, plus aimée ? Serai-je plus stressée, plus agressive ? Pourquoi ne peut-on accepter de vivre avec nos faiblesses, nos désirs de l’instant ? Pourquoi faut-il se conformer à cet idéal d’efficacité ? Suis-je un produit détergent ? Comment cette valeur terre-à-terre a-t-elle supplanté toutes les autres ? Pourquoi ne trouve-t-on jamais d’article, sur Internet, détaillant les « 10 astuces pour être plus généreux au quotidien », ou encore « En quoi votre égo est-il l’impasse de votre vie ? » Au lieu de nous conseiller de devenir un individu plus altruiste, on nous abreuve des derniers tuyaux de consolidation narcissique… Elisa en était à arrivée à ce monologue intérieur après avoir été kidnappée par une série de sites Internet, tous prosélytes d’une vie pleinement épanouie par l’obtention d’un toujours-plus, lui-même garanti par une productivité hors-normes. Elle était affalée dans le fauteuil, son ordinateur portable sur les genoux, posé sur un coussin évitant à ses cuisses de chauffer au même rythme que son disque dur. Elle jeta un œil à la cuisine et, réalisant avec effroi que les restes du déjeuner étaient toujours à la même place, elle prit conscience de l’odeur de graillon dans laquelle elle végétait depuis deux bonnes heures et qui avait sans doute envahi ses cheveux. Deux heures. Comment ai-je pu, une fois de plus, perdre mon temps à lire des âneries vues et revues auxquelles je ne crois même pas ? L’horloge du four marquait 15h38. Que faisait Charlotte avec ses pestes de copines dans sa chambre ? Elle avait soutien de maths et à ce tarif horaire, il était impensable qu’elle manque son cours. Elisa déplaça l’ordinateur sans l’éteindre et le posa sur la table basse, puis se leva et monta les escaliers sur la pointe des pieds, comme conseillé dans Elle. La porte de Charlotte était fermée et elle entendait les pouffements, exclamations et grossièretés qui caractérisaient la longue mutation verbale que sa fille de quatorze ans avait entreprise depuis un an. Écartant une fugace mauvaise conscience, Elisa se rapprocha pour écouter la conversation des adolescentes.

–          « Elle a saigné comme un goret, il paraît…

–          Nan ! Ah la honte !

–          Enfin bon, c’est juste normal, quand même…

–          Oui, mais c’est la honte ! »

Elisa ne discernait pas bien les identités de chaque voix. Il lui semblait qu’elles parlaient toutes de la même façon. Il faut que je lui parle, se dit-elle… Le volume des voix augmentant, Elisa en conclut qu’elles allaient sortir. Elle toqua :

–          « Charlotte, tu n’as pas oublié ton cours de maths ?

–          Non, non, c’est bon Maman… »

Charlotte ouvrit la porte. Elle était maquillée comme un panda, ses longs cheveux bruns reposant sur ses épaules, son absence de décolleté mise en valeur par un t-shirt noir en V sous lequel on devinait une tricherie de wonderbra. Elisa eut un court moment d’hésitation, durant lequel elle scanna sa fille de pied en cap. « Oui, bon, ça va, épargne-nous tes commentaires… On y va les filles ? » Laurel et Hardy, clones vestimentaires moins réussis que Charlotte mais tout aussi maquillés, lui emboîtèrent le pas, et toutes les trois passèrent devant Elisa en laissant leurs prunelles de braise divaguer sur leurs Bensimon. Elisa les suivit du regard alors qu’elles dévalaient l’escalier en gloussant, et vit la fine silhouette de sa fille passer la porte sans un regard ni un mot d’à tout à l’heure. Elisa ne savait définir ce sentiment qui l’oppressait : était-ce de l’impuissance, de la frustration, de l’agacement ? Plutôt une grande lassitude.

Elle entra sans but dans la salle de bains et ramassa les épais draps de bain qui avaient glissé par terre. Elle se regarda dans la glace.