Un conte pour les petits… 

Les aventures de la souris la plus drôle de l’Ouest reprennent ! Et parce que les premiers épisodes datent un peu et pour éviter de les chercher aux tréfonds de ce blog ((ils sont ici et ),  voici la version complète de…

Lucy l’intrépide

Il était une fois une souris au pelage gris et luisant, munie d’une petite paire d’yeux bleus vifs, que surmontaient de jolies oreilles d’un rose poudré qui avaient l’air si douces qu’on les aurait bien caressées une petite heure avant de s’endormir. Cette souris s’appelait Lucy et vivait dans une maison rectangulaire, dont elle avait entendu dire, par la petite fille de la maison, que c’était une boîte à chaussures. Pour Lucy, c’était une maison parfaitement proportionnée, disposée au cinquième étage d’une armoire attaquée par les termites, dans un fond de couloir peu fréquenté. Le soir venu, Lucy descendait faire un tour dans la grande maison qui abritait son impasse, euh, son fond de couloir. Elle se laissait tomber de tout son petit poids dans le trou existant entre le coin de l’étagère et le fond de l’armoire, trou que l’on retrouvait à chaque niveau du grand meuble, puisque, par souci d’économie, on avait construit des étagères sans coins, à angles perdus. En moins de temps qu’il n’en faut pour esquisser un large sourire de contentement accompagné d’un soupir de bonheur, Lucy atterrissait avec un léger rebond au milieu d’un tas de vieilles chaussettes dépareillées que l’on gardait pour faire des chiffons. Lucy s’aventurait alors de pièce en pièce, dans cette grande maison blanche qui sentait le pain grillé.

souris Lucy

Elle s’arrêtait d’abord chez Arnold, le petit garçon qui ressemblait tant au grand monsieur de la maison. Sa porte était toujours entrouverte la nuit. Elle se faufilait entre le mur orné de stickers de voitures de courses et de véhicules utilitaires et le grand coffre en osier contenant la grande majorité des jouets du garçonnet. Elle avait songé s’y installer quand elle avait emménagé dans la maison, mais l’enfant ouvrait sans cesse le coffre, de sorte qu’elle eut été sans cesse dérangée. Un vrai cauchemar ! Elle grimpait ensuite le long du pied du lit d’Arnold, puis s’approchait à pas feutrés de son visage. Le bienheureux dormait en général avec un petit sourire, ses lèvres légèrement séparées par un petit souffle sec et rythmé. Arnold avait l’extrême bonté de laisser une généreuse quantité de miettes autour de lui, quand il était à     table, et malgré l’irrépressible besoin de sa mère de tout nettoyer, la fatigue la gagnait et elle en laissait toujours un peu.

Pour le remercier, Lucy frottait toujours ses petites oreilles roses sur le bout du nez d’Arnold, ce qui le faisait sourire un peu plus. Après quoi, Lucy s’en allait en courant, dévalait le pied du lit et longeait le coffre en osier jusqu’au couloir. Lucy marquait ensuite un autre arrêt chez Marcy, la petite blonde qu’elle avait entendu prononcer le nom de boîte à chaussures. Marcy avait tout le temps chaud…

Et la nuit elle dormait bras écartés, jambes tendues, drap repoussé à ses pieds, fenêtre grande ouverte. Lucy entrait par la porte, elle aussi grande ouverte, et se glissait sous le tapis orange et rouge en coton tissé du Guatemala que sa marraine lui avait envoyé pour son anniversaire. Arrivée près du lit de Marcy, Lucy n’avait qu’à s’accrocher au drap dégoulinant sur le parquet pour se hisser sur le matelas. Marcy avait l’extrême bon goût de cacher des petits bonbons à la violette dans le tiroir de son bureau, auquel une large fissure au fond du meuble donnait accès. Quand on claquait le tiroir un peu fort, il arrivait que des bonbons tombent par la fissure. Il n’y avait plus qu’à se faufiler sous le bureau pour les ramasser. Pour la remercier, Lucy frottait toujours ses oreilles roses sur la plante des pieds de Marcy, qui émettait alors un petit rire aigu et mélodieux d’environ trois secondes. Après quoi, Lucy s’en allait en courant, dévalait le drap jusqu’au parquet, et, plongeant à nouveau sous le mince tapis jusqu’au couloir, Lucy se retrouvait alors dans le grand salon blanc immaculé, où elle restait toujours quelques secondes intimidée par tant de propreté. Comment diable quatre personnes pouvaient-elles vivre sans laisser quelques coins de désordre douillet où se nicher pour faire la sieste ? C’est alors que Gazelle, la chatte tigrée de la maison arrivait tranquillement, sortant de la chambre des parents en bâillant.

Quand leurs regards se croisaient et que Lucy apercevait l’étincelle dans l’œil gauche de Gazelle, la course poursuite commençait. Lucy patinait quelques secondes avant de s’élancer…

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Une nuit, alors que Lucy observait son rituel habituel (chatouilles du nez d’Arnold, frottement des pieds de Marcy, atterrissage dans le salon blanc de blanc, rencontre avec la chatte Gazelle et début de la course poursuite), elle n’eut d’autre choix que de se précipiter dans la chambre des parents, dont la porte était comme d’habitude entrebâillée au cas où l’un des enfants appelât pour un dernier baiser.  Claire, la maman, était couchée en chien de fusil (quelle expression désagréable, se dit Lucy) et dormait le visage reposant au creux de sa main gauche bien ouverte. Paul, le papa, dormait les bras étendus derrière la tête, bercé par son propre ronflement.

Gazelle à ses trousses, Lucy joua le tout pour le tout et plongea sous la couette des parents, qui lui semblait plus longue qu’une bâche de piscine, et remonta en direction du nord en longeant le dos de Claire. « Oh Paul, tu me chatouilles, laisse-moi dormir… », dit Claire en pouffant, avant de respirer un grand coup et de retomber dans un profond sommeil.

Lucy se retourna, et aperçut les oreilles pointues de Gazelle au bord du lit, sur lequel elle n’osait pas monter, se l’étant fait interdire un nombre de fois incalculable par Paul qui la grondait souvent. Lucy était piégée, où diable pouvait-elle aller ? Elle eut l’idée de monter plus haut, sur la tête de lit, pour avoir une meilleure vue du champ de bataille. Elle se faufila donc au-dessus du visage de Paul avant de grimper. « Oh, Claire, tes cheveux ! », dit Paul en râlant, avant de respirer un grand coup et de retomber dans un profond sommeil.

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Du haut de son perchoir, au-dessus du lit des parents, Lucy dominait la situation. Gazelle était enragée. Mais il fallait trouver une solution, elle ne pouvait tout de même pas rester là pour le restant de ses jours, sans compter que l’heure passait et que la maisonnée allait bientôt se réveiller.

Soudain, un flash illumina la chambre, immédiatement suivi d’un coup de tonnerre que Lucy jugea bien plus fort que le son de l’aspirateur. Eclair ? Tonnerre ? Gazelle détestait l’orage, ça, c’était connu de longue date. Sauvée, je suis sauvée, se dit Lucy. Et elle n’avait pas tort. Gazelle rentra sa grande queue touffue, baissa ses oreilles à la manière d’une casquette retournée, et se recroquevilla sur elle-même. A ce moment-là, un grondement terrible secoua toute la maison et Gazelle rampa sous le lit de Claire et Paul. Je tiens ma chance, se dit Lucy. Et elle n’avait pas tort. D’un bond, Lucy quitta sa tour d’observation et rejoint la terre ferme. Alors qu’elle s’apprêtait à rejoindre le salon blanc, elle s’arrêta un instant sur le seuil de la chambre. Dehors, les éclairs déchiraient le ciel. Il pleuvait des cordes (ou peut-être des queues de souris, se dit Lucy). Cela doit faire à peu près le même effet d’être coincé dans un tambour en pleine fanfare, pensait-elle. Mais elle n’avait absolument pas peur.

Malgré sa victoire, car c’en était une, Lucy avait quelques remords d’abandonner Gazelle à son immense frayeur. Dans le fond, se dit-elle, Gazelle aurait pu m’attraper un certain nombre de fois, et elle ne l’a pas fait, elle n’est pas si méchante. Elle se rapprocha donc le plus doucement possible et trouva Gazelle roulée en boule, tout au fond du bout du fond du bout de sous le lit, la tête coincée sous ses pattes, tremblant de peur.

Lucy se rapprocha et lui dit gentiment : « Écoute, si tu as peur, je connais un endroit où tu te sentiras en sécurité. Je veux bien t’y emmener si tu me promets de ne pas me croquer. » Gazelle sortit une oreille pointue, dégagea un œil, attendit une seconde, puis montra promptement son museau et dit : « D’accord, mais j’espère que ce n’est pas loin, je ne peux pas rester longtemps à découvert sous ce grand orage. » « Ce n’est pas loin, viens avec moi », dit Lucy. Alors, Lucy se mit à trotter, et Gazelle se mit à trotter derrière elle, mais elle avait tellement peur que Lucy sentait les tremblements de ses moustaches lui frôler les pattes arrière.

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En moins d’une minute, Lucy et Gazelle furent dans le couloir. Bien sûr, Lucy voulait retourner  chez elle, car à un étage de son immeuble (euh de son placard), il y avait une grande couverture de fourrure toute douce disposée au fond d’un panier, parfaite pour rassurer Gazelle. Mais la porte, d’habitude entrouverte, avait claqué. Que faire ? « Sainte-Souris, je vous en prie, aidez-nous », dit Lucy. Gazelle n’était pas encore morte, mais presque évanouie de peur. « Mais bien sûr, j’ai trouvé », dit Lucy ! Gazelle, rapproche-toi de la porte. Il faut que tu me fasses la courte échelle ». Lucy s’éloigna vers le fond du couloir, prit son élan, et courut de toutes ses forces vers la porte, puis sauta sur la tête de Gazelle avant de se propulser vers la poignée de la porte. Raté ! Elle retomba et pour éviter qu’elle ne se blesse, Gazelle la rattrapa de ses deux pattes jointes. « Fais donc attention, tu as failli me griffer », dit Lucy. « Oui, mais j’ai voulu t’éviter de t’écraser par terre », rétorqua Gazelle, qui reprit ses gémissements alors qu’un nouvel éclair transperçait le ciel.

« Où vas-tu comme ça ? », demanda-t-elle à Lucy qui partait vers la chambre d’Arnold. La petite souris ne répondit pas mais revint tout de suite avec une balle de base-ball qui sentait bon le cookie écrasé et qu’elle déposa aux pieds de Gazelle. « Où vas-tu encore ? » demanda Gazelle à nouveau, alors que Lucy se dirigeait vers la chambre de Marcy. La petite souris ne répondit pas mais revint tout de suite avec un crayon rose à la mine cassée qui sentait le chewing-gum. « Je tremble de peur et tu joues avec les affaires des enfants ? » demanda Gazelle, inquiète. « Tu vas voir, répondit Lucy. Pose cette balle de base-ball sur ta tête » (Lucy huma une dernière fois sa bonne odeur).

La jolie souris retourna tout au fond du couloir cette fois-ci, le crayon en main, et prit une profonde respiration. Elle s’élança à nouveau en direction de Gazelle, courant comme elle n’avait jamais couru lors d’aucune course poursuite, le petit duvet de ses oreilles couché par le vent, sa petite graisse du ventre ballottant à droite et gauche, puis, armée de sa lance, elle bondit vers la balle de base-ball posée sur la tête de Gazelle et prit son appui, à l’aide du crayon, pour sauter bien plus haut, à la manière des champions de saut en hauteur. Cette fois, alors qu’elle volait littéralement, elle lâcha le crayon en même temps qu’elle atterrit sur la poignée de la porte, où elle se cramponna de toutes ses forces.

La porte s’ouvrit ! Gazelle et Lucy, ravies, se jetèrent dans le grand panier à fourrures et se serrèrent l’une contre l’autre. Alors que Lucy s’endormait déjà en bavant légèrement, Gazelle lui dit : « Tu sais, je n’ai jamais eu l’intention de te croquer, je n’aime pas chasser, je faisais semblant pour avoir l’air d’un vrai chat, comme à la télévision ». Depuis cette nuit, Lucy et Gazelle devinrent inséparables. Rien de tel qu’un bon orage pour se faire des amis !

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