Puisque chacun, chaque individualité veut – et peut, dans une certaine mesure (crédit, soldes, etc.) – accéder à ce qui est associé à l’iconique, à l’exception, à ce qui est perçu comme luxueux – grandes marques, haute couture, art, outils d’une beauté stéréotypée -, que reste-t-il de rêve, d’inaccessible, que reste-t-il tout en haut ? Rien (ou presque). Nous sommes dans une société où l’ultimate luxury brille, brûle et décime, ne laissant dans son sillage que la poussière sèche de la vanité la plus totale, tout en se passant des valeurs corollaires au monde qui jadis accédait à ces privilèges (culte de l’effort, élévation de l’âme, quête de savoir-être). Aux yeux de la plupart, rien ne se distingue en-dehors du pouvoir lié à l’argent.

Qu’est-ce qui fait sens, alors, dans cette société lisse, uniforme, où chacun cherche son reflet dans le miroir à travers une consommation effrénée, mais jamais ne pénètre, en conscience, la mécanique de l’âme ? Peut-être une forme de savoir-vivre, dépouillée d’apparats, qui ne se réduit pas à l’hédonisme mais s’augmente d’un altruisme sincère… Qu’est-ce qui s’oppose aux caprices, au prurit des plaisirs immédiats, à l’instantanéité des échanges, à l’impossibilité de s’inscrire dans le temps, dans la durée ? Est-on condamné à l’obsolescence des satisfactions, à la toute-puissance du désir de possession ? Qu’est-ce qui subsiste au fond des âmes quand tout l’être est tendu vers l’hyper-consommation ? Frustration, acédie. Qu’est-ce qui peut renaître du goût cendré de l’acédie ?

Le luxe n’est pas forcément matériel, c’est plutôt, je crois, ce qui vous procure le sentiment intime et grisant d’être privilégié. Et cette hyper-consommation d’une illusoire exception, dont je parlais plus haut, qui ne cherche son plaisir que dans un complexe de supériorité, accouche finalement d’un plaisir éphémère et narcissique. Donc triste. Le vieux dicton affirme “Là où il y a de la gêne, il n’y a pas de plaisir.” Peut-être remplacerait-on gêne par vanité aujourd’hui ?

Depuis un certain temps germe l’envie que les objets de nos désirs aient du sens, quitte à leur en inventer un, puisque lorsque on a répondu à toutes les questions, et surtout à la plus cruciale (combien ?), il reste encore et toujours le « pourquoi ? ». Sur ce sujet, le livre de Gilles Lipovetsky “Le bonheur paradoxal” reste une référence particulièrement brillante.

Lipovetsky Bonheur Paradoxal