seneque

Quelle est notre véritable niveau d’évolution et de sagesse, à nous fière humanité, qui n’ait été théorisé par les sages de l’Antiquité il y a deux mille ans ? La science nous met à l’épreuve, car elle permet de contourner chaque jour un peu plus les affres de la fatalité et nous laisse croire que nous n’aurons bientôt plus à lutter contre nos faiblesses. Allongement de la vie, soin d’un nombre toujours plus étendu de maladies, altération des effets du vieillissement, possibilités de communication versant à l’infini, ubiquité à laquelle il ne manque que la téléportation… Ce faisant, la science nous donne bien des outils surpuissants pour vivre plus longtemps. Mais il me semble que l’on ne vit pas tellement mieux – hormis sur le plan de la santé dans les pays riches. On passe en fait un peu à côté de notre vie, à poursuivre des chimères en oubliant que nous sommes mortels. Le moindre accident de la route vous remet les idées en place, tel un avertissement du destin. Pourquoi diable n’enseigne-t-on pas les préceptes de Sénèque dès la maternelle ? Encore qu’à cet âge, on sache bien davantage vivre qu’une poignée d’années plus tard. Sénèque, le plus grand stoïcien, dans ses 124 lettres à Lucilius, délivre un manuel de savoir-vivre qui n’a pas pris une ride. Choisir ses amis, que faire de son temps, apprendre à mourir, mépriser ce qu’ambitionne le vulgaire, ne pas dépenser sa vie en futilités, ne pas craindre l’avenir, etc.

Je vous en copie ici quelques extraits, avant que vous ne courriez chercher votre nouveau livre de chevet…

 

Lettre II DES VOYAGES ET DES LECTURES

Le premier signe, selon moi, d’une âme bien
réglée, est de se fixer, de séjourner avec soi, Or prends-y garde : la lecture
d’une foule d’auteurs et d’ouvrages de tout genre pourrait tenir du caprice et
de l’inconstance. Fais un choix d’écrivains pour t’y arrêter et te nourrir de
leur génie, si tu veux y puiser des souvenirs qui te soient fidèles. C’est
n’être nulle part que d’être partout. Ceux dont la vie se passe à voyager
finissent par avoir des milliers d’hôtes et pas un ami. Même chose arrive
nécessairement à qui néglige de lier commerce avec un auteur favori pour jeter
en courant un coup d’oeil rapide sur tous à la fois. La nourriture ne profite
pas, ne s’assimile pas au corps, si elle est rejetée aussitôt que prise. Rien
n’entrave une guérison comme de changer sans cesse de remèdes ; on n’arrive
point à cicatriser une plaie où les appareils ne sont qu’essayés. On ne fortifie
pas un arbuste par de fréquentes transplantations. Il n’est chose si utile qui
puisse l’être en passant. La multitude des livres dissipe l’esprit. Ainsi, ne
pouvant lire tous ceux que tu aurais, c’est assez d’avoir ceux que tu peux lire.

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Lettre XXVI DE LA VIEILLESSE

Pensez à la mort, c’est-à-dire,
pensez à la liberté. Apprendre la mort, c’est désapprendre
la servitude, c’est se montrer au-dessus ou du moins à
l’abri de toute tyrannie. Eh ! que me font à moi les cachots,
les satellites, les verrous! j’ai toujours une porte ouverte. Une
seule chaîne nous retient; c’est l’amour de la vie. Sans la briser
entièrement, il faut l’affaiblir de telle sorte, qu’au besoin
elle ne soit plus un obstacle, une barrière qui nous empêche
de faire à l’instant ce qu’il nous faut faire tôt ou tard.

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LETTRE III : DU CHOIX DES AMIS

…si tu tiens pour ami l’homme en qui tu n’as pas autant de foi qu’en toi-même, ton erreur est grave et tu connais peu le grand caractère de la véritable amitié. … Or ils prennent au rebours et intervertissent leurs devoirs ceux qui, contrairement aux préceptes de Théophraste, n’examinent qu’après s’être attachés et se détachent après l’examen. Réfléchis longtemps sur l’adoption d’un ami ; une fois décidé, ouvre toute ton âme pour le recevoir ; parle aussi hardiment devant lui qu’à toi-même. Vis en sorte que tu n’aies rien à t’avouer qui ne puisse l’être même à ton ennemi ; mais comme il survient de ces choses que l’usage est de tenir cachées, avec ton ami du moins que tous tes soucis, toutes tes pensées soient en commun. Le juger discret sera l’obliger à l’être. Certaines gens ont enseigné à les tromper en craignant qu’on ne les trompât, et donné par leurs soupçons le droit de les trahir.

Ces lettres sont consultables sur un site dédié à Sénèque