film les enfants de minuit

 

C’est le moment. Oui, bientôt la pause estivale, c’est le moment idéal pour plonger dans un livre qui risque de vous coller à la peau plus sûrement que vos marques de bronzage. Oui, montez sur le plongeoir, faites un double nœud à votre maillot, ne vous bouchez pas le nez (ce serait dommage), fermez les yeux et… sautez ! Ce qui vous attend ? Le monde chamarré, odorant, contrasté, mouvant, bruyant, protéiforme et ô combien dense du sous-continent indien vu à travers un fantastique kaléidoscope, tenu par un type infatigable, clownesque et accablé d’une guigne puissante à la mesure de son tarin, voilà ce que nous propose Salman Rushdie dans « Les Enfants de Minuit ».

Accrochez-vous, si besoin prenez des notes, une fiche de lecture ne sera pas de trop pour suivre Saleem Sinai, enfant de Minuit né à Bombay à l’instant même ou l’Inde accédait à l’indépendance, roulant sa bosse, ses talents, tares et étrangetés au fil d’un tourbillon enchanteur court de 812 pages. Une plume tour à tour hallucinée, drôle, grave ou philosophe se démultiplie sur le papier pour nous décrire les méandres historiques de l’Inde au prisme allégorique d’une histoire familiale rocambolesque. Sans aucun doute, « Les Enfants de Minuit » est bien le livre le plus baroque et le plus surprenant qui ait croisé le fil de mon existence, et je suis prête à parier que je ne suis pas la seule.

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Alors que Saleem Sinai grandit, sort ses antennes, vit sa vie d’enfant de Minuit parmi d’autres vies qu’il avale et recrache par petits renvois acides ou amers, on croise mille noms qui s’égrènent comme les saveurs contrastées d’un biryani, entonnant une mélodie, que dis-je un authentique sortilège… Mesdames, messieurs, approchez s’il vous plaît, n’ayez crainte, veuillez saluer Emerald Bibi, Homi Catrack, Cyrus-le-Grand, le lotus de la Bouse, le Singe, Wee Willie Winkie, Ayooba Baloch-char d’assaut, Pia Aziz, le Commandant Sabarmati et tant d’autres ! Tant d’autres personnages burlesques dépeints avec le talent formidable d’un très grand auteur. Mais où Salman Rushdie trouve-t-il cette imagination sans bornes, nourrissant à force de pelletées généreuses ce premier roman (paru en 1981, récompensé du Booker Prize) ? Le détail de sa mixture personnelle nous dépasse, c’est bien le but, et nous projette dans un réalisme magique qui n’est pas sans rappeler « Cent ans de solitude », de Gabriel Garcia Marquez ou encore « Le Maître et Marguerite », de Mikhail Boulgakov.

« Il n’existe aucune magie sur terre assez forte pour effacer ce que vous ont laissé vos parents. » Cette certitude, Saleem l’assène à propos de Parvati-la-Sorcière – celle qui « dans la pauvreté horrible du bidonville des magiciens, (…) avait un visage à la pointe de la mode » -, mais on comprend qu’elle vaut tout autant pour la lourde parenté politique, religieuse et coloniale de l’Inde. Un film en a été tiré, réalisé par Deepa Mehta et sorti en 2012. Je ne l’ai pas vu, et j’espère que pour vous aussi, la lecture sera l’expérience première de cette histoire. Car c’est entre les lignes, peu à peu, derrière les parfums mêlés d’un chutney idéalement relevé, d’un lassi remarquablement doux et d’un chapati parfaitement tiède, que se dessine la fresque grandiose d’une Inde échappant à tous les clichés, rien moins qu’une Inde-Monde. N’hésitez plus, plongez, vous dis-je.

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