Bon, je triche un peu, car « Eloge de l’Ombre », de Junichiro Tanizaki, je l’ai lu il y a deux mois, avec des yeux tout neufs d’ailleurs, tout juste sortis de la pénombre grâce aux miracles de la chirurgie réfractive. Depuis, je voulais en dire un mot, mais la façon dont le quotidien s’empare insidieusement de ma personne (grand sujet) m’en a jusqu’ici empêchée. D’abord, ce livre court (70 pages) se lit d’une traite. Au bout de quelques pages, j’avoue m’être dit, sourcils froncés, yeux au ciel, doigt au menton, « Mais Dieu du ciel, où veut-il en venir ? » Tanizaki, l’un des auteurs japonais les plus inclassables, vous parle de chauffage central, de ventilateur, de téléphone, de toilettes et des différentes options qui se présentent à celui qui veut construire sa maison. Assez rapidement, toutefois, le jour se fait dans nos esprits embrumés par tant de considérations d’apparence presque triviale : Tanizaki réussit un tour de force sans pareil, dans cet ouvrage, en nous livrant ses réflexions sur la conception japonaise du beau.

La traduction très belle de René Sieffert – je ne juge pas de la performance, j’en suis bien incapable, mais du style français extrêmement précis, pur et sobre– parvient à retranscrire une véritable poésie de l’ombre. Et les révélations éphémères, successives, subjectives des jeux de lumière sur l’être racontent une façon de penser, de ressentir, d’exprimer et de créer avec tellement plus de conviction et d’aisance qu’un cours de civilisation japonaise ! Pour Tanizaki, les éléments de l’esthétisme japonais traditionnel, « ce monde de rêve à l’incertaine clarté », sont simplement faits pour être appréciés sous une lumière tamisée. « Ainsi que de minces filets d’eau courant sur les nattes pour se rassembler en nappes stagnantes, les rayons de lumière sont captés, l’un ici, l’autre là, puis se propagent ténus, incertains et scintillants, tissant sur la trame de la nuit comme un damas fait de ces dessins à la poudre d’or. »

La façon dont Tanizaki évoque jusqu’aux arts et à la culture japonaise, à travers ce regard lumineux sur l’ombre, rend son discours particulièrement frappant. J’ai, entre autres, savouré l’apologie des lieux d’aisance de style japonais, exhalant l’ultime bon goût, au calme dans le jardin, « conçus pour la paix de l’esprit » et sans doute l’élévation de l’âme. Le fait que le soulagement des besoins naturels puisse donner lieu à une rêverie émue, en communion avec la nature, source intarissable d’inspiration pour les anciens poètes d’haïkus, m’a ouvert une autre perspective sur la poésie et sur cette halte physiologique aussi quotidienne qu’imposée. En questionnant la nécessaire convergence qui s’impose entre d’un côté la modernité et le confort et de l’autre, le style japonais traditionnel, Tanizaki révèle tout un monde qui se situe dans le contraste entre l’ombre et la lumière, le bruit et le silence, le chaud et le froid. On ne parle pas ici du yin et du yang (conception chinoise et non japonaise, mais levier de compréhension précieux pour la vaine recherche occidentale de la mystique orientale) bien que la dualité de l’univers et la complémentarité des éléments soient tout de même invoqués, entre les lignes, bien entendu.

Ce que j’ai trouvé intéressant, c’est que pour moi, comme pour d’autres, l’ombre évoque le silence, et la lumière, le bruit. Vrai, ce n’est pas de la synesthésie, mais cette association de ressentis m’a tout de même été dévoilée clairement par Tanizaki et je pense qu’à bien y réfléchir, on peut aller beaucoup plus loin. L’éloge de l’ombre ou la part du silence…  Pour mieux voir, essayons donc d’éteindre quelques lumières.

Eloge de l’ombre” – Junichiro Tanizaki. Verdier, 2011.