aldous-huxley

Une âme-sœur m’a récemment tendu plus qu’un livre : sans le savoir, elle m’a fait voir un projet de vie. Avec  le “Tour du Monde d’un sceptique” d’Aldous Huxley, j’ai découvert une chronique de voyage qui, bien que datant de 1926, reste d’une étonnante actualité. Elle démontre à la fois la continuité de l’expérience de l’homme à travers les générations et l’importance de porter un regard humble, empreint d’humanisme et de respect aux cultures que l’on découvre. La quête de vérité, commune à l’humanité, est en effet un immense chemin peuplé de surprises, où l’esprit sceptique, malicieux et humoristique fait office d’équipement de survie. Quelques formules y révèlent les visions du futur auteur du “Meilleur des Mondes” : “La majorité des actions humaines ne sont pas faites pour être examinées avec les yeux de la raison“, “Ce n’est que lorsque la société a atténué, et, en grande partie, aboli la lutte pour l’existence personnelle que l’homme de valeur peut donner toute sa mesure“, ou encore : “L’Art n’est pas la découverte de la Réalité, quoi que puisse être la Réalité, ce que tout être humain ignore. Il est l’organisation d’un chaos apparent en un univers ordonné et humain.

Huxley analyse la mutation des valeurs au sein des contrées qu’il aborde avec une intelligence aiguë et une curiosité toute journalistique. Le Britannique parcourt les Indes, la Malaisie, le Pacifique et l’Amérique et narre ses impressions de façon parfaitement sincère, sans filtre, sans auto-censure, mettant en parallèle les arts de vivre, les façons de jouir de la vie, les structures sociétales, faisant de la sensibilité et des sentiments une grille de lecture universelle du monde. Alors que l’époque est encore celle des colonies, la perception d’Huxley est lucide sur les heurts et clivages que sème l’Européen vulgaire dans ces terres, sur l’hypocrisie des politiciens qu’il croise (“Plus il y a d’hypocrisie en politique, mieux cela vaut(…) Sans hypocrisie politique, pas de démocratie“), mais aussi, à Los Angeles, sur l’hystérie des gens, qui n’a pas pris une ride en près de cent ans (“La pensée est bannie de cette Cité de l’Effrayante joie et la conversation y est inconnue“.)

Le titre original du livre (“Jesting Pilate“) évoque la scène biblique durant laquelle Ponce Pilate interroge Jésus, sceptique : “Qu’est-ce que la vérité ?”.

Aldous Huxley- Jesting Pilate

Convaincu de l’importance d”‘essayer de comprendre avant de condamner“, Huxley déploie dans ce livre méconnu tout le potentiel humaniste dont il est alors muni. Fils et petit-fils de scientifiques travaillant sur les théories de l’évolution, il avait cette conviction profonde que chaque être humain naît avec des inclinations positives et porte naturellement en lui le souhait d’une bonne vie commune. Aldous Huxley, également connu pour ses expériences ultérieures avec le LSD, cherchait sa propre mystique, dont ses voyages, ses pratiques méditatives, bien avant l’heure, et en faveur d’une alimentation végétarienne ne sont qu’une des illustrations.

Pour le voyageur, d’aujourd’hui comme d’hier, ce livre est à l’esprit ce que la mélatonine est au jet-lag : un stimulant léger mais qui permet de s’adapter en toutes circonstances. Gardons en poche l’idée que “le fruit de la connaissance et de l’expérience est généralement le doute.”