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Premier roman de l’auteur algérien Salim Bachi, “Le Chien d’Ulysse “est un livre à la fois roboratif et labyrinthique, un mille-feuilles allégorique et brillant dont la forme épouse parfaitement le fond. “Le Chien d’Ulysse” est de ces romans qui engagent le lecteur dans cette relation d’initiés dans laquelle il se sait imposteur avant de le perdre, à l’instar de Cyrtha, ville de malheur, ville-pieuvre qui perd et dévore ses sujets dans sa concoction nauséabonde de violence, de corruption et d’engeance, étouffant dans l’œuf toute idée d’espoir.

Lors d’une seule et même journée, on y suit tour à tour Hocine, jeune étudiant, Amel la belle enfant des rues, Hamid Kaïm et Ali Khan, les hommes de lettres dans leur université dont on ne connaît que les salles de réunion, Seyf, qui a laissé ses études pour embrasser la carrière de bourreau et quelques figures de l’armée au palmarès morbide. Seule les caprices de la chair maintiennent les hommes en vie, qui, sans ce moteur de la nuit des temps, seraient balayés par les vents délétères de la cité. Au-delà de ces personnages, qui pourraient être un seul et même être aux mille facettes,  la véritable héroïne de ce récit sombre est cette cité imaginaire mais représentative des grandes villes algériennes : Cyrtha. Cyrtha, baignée par la houle, séchée par le soleil, empestée par les hommes. Cyrtha en ruines, toujours en ruines, comme le théâtre d’une infâme comédie humaine aux soubresauts tragiques.

Sous une plume flamboyante, dense, fragmentaire conférant à la narration un lyrisme cynique, “Le Chien d’Ulysse” se veut un miroir brisé de l’Algérie, qui, telle une puissance mythologique,  déforme et démultiplie les pulsions de ses êtres. Le seul bémol à l’univers de cette odyssée serait l’usage foisonnant de l’adjectif, qui signe peut-être le premier roman (mais avec quel brio). “La crainte de l’adjectif, disait Claudel, est le commencement du style“.

Dans ce monde de trahisons, la vie ne s’offre jamais pure, mais seulement à travers un voile de résignation face à l’injustice. La brutalité politique, militaire et policière de l’Algérie – expression d’une lutte entre le diable et le bon Dieu, écrasant les êtres en leur laissant comme seule issue la compromission des âmes – et cette illusion de transition démocratique à laquelle les jeunes voudraient s’accrocher, pour échapper à la peste intégriste, rendent le sort des résidents de Cyrtha singulièrement glauque. De Charybde en Scylla, les voilà condamnés à l’obscurantisme et à la petitesse d’une existence sans idéal. On laisse Argos, ce chien d’Ulysse, dans un état halluciné, dans cet égarement de celui qui a trop rêvé. Ou cauchemardé.

le chien d'ulysse