Dolce_farniente_J.W Godward

Il est bon de prendre un peu de distance, parfois, avec un quotidien qui ne laisse, après son œuvre implacable d’épuisement, qu’un vide au bord duquel on ne trouve plus goût à grand chose. C’est ainsi que m’est tombé entre les mains, fort à propos et grâce à un ami bien intentionné qui se reconnaîtra, cet ouvrage sensé qu’est Eloge de l’oisiveté, de Bertrand Russell. Ce n’est qu’un opuscule d’une quarantaine de pages, mais il est sage de le garder sous la main et d’en relire un peu de temps en temps.

Les dictionnaires disent que « l’oisiveté désigne l’état d’une personne qui n’a pas d’activité laborieuse. Selon les époques, selon le contexte, la notion d’oisiveté est associée soit à une valeur, celle de l’otium antique (ou loisir, loué par Sénèque comme le propre de l’home libre) cultivée par l’aristocratie, soit à la paresse, à l’inutilité, dans une société sacralisant le travail. Elle est revalorisée par les sociologues et les philosophes modernes et contemporains comme instrument de lutte contre la productivité déshumanisante. » Cette définition me parait très juste.

Dans ce manifeste social datant des années 1930, Russell remet en question la notion de travail comme vertu, qui serait la cause des grands maux de ce monde. La morale du travail serait une morale d’esclave et le monde moderne n’aurait nul besoin d’esclave. La voie du bonheur et de la prospérité passerait par une diminution du travail, puisque le loisir serait indispensable à la civilisation, et en serait même le corollaire direct. Celui qu’il nomme le Maître de l’Univers, qui n’est autre que le matérialisme dialectique, n’aurait d’autre volonté que de nous asservir en nous berçant d’une fumeuse dignité du travail. Et de rappeler que la classe oisive d’autrefois a quand même permis l’avènement de la civilisation par les arts, les sciences et une réflexion sur les rapports sociaux. Sans elle, l’humanité en serait encore à la barbarie. J’ai relevé avec bonheur une réflexion sur la bonté comme la qualité morale dont le monde a le plus besoin. Et en effet, la bonté est le produit de l’aisance et de la sécurité, non celle d’une vie de galérien. Or, le monde moderne fournit une aisance et une sécurité (relatives, certes).

Russell est un philosophe britannique mort en 1970. Outre ses travaux sur le logique, la philosophie du langage et la théorie de la connaissance, il a souhaité construire une pensée rationaliste, qui s’adresse au plus grand nombre, prônant des idéaux peace and love qui font cruellement défaut dans notre société ultra-matérialiste. Il était aussi contre toute forme de religion, liée à la peur, engendrant le sadisme et la répression. Son manifeste Eloge de l’oisiveté, rappelle beaucoup l’ouvrage de Paul Lafargue Le Droit à la Paresse, dans lequel ce dernier rappelle que ce sont « les prêtres, les économistes, les moralistes » qui sont à l’origine de cet amour absurde du travail. Lafargue préconise trois heures de travail par jour. La proposition de Russell, cinquante ans après la sienne, la dépasse d’une heure.

Hélas, bien que fort rafraîchissant, il y a quelques objections opposables à ce manifeste. D’abord, la modernisation des outils de travail ne s’est pas traduite, au fil du temps, par une diminution du temps de travail. Ou plutôt, cette diminution du temps de travail s’est plutôt révélée synonyme d’une hausse de la productivité : donc création de richesse, densification du travail mais pas de création d’emplois (donc pas d’enrichissement de la population). L’exemple des 35h en France nous a montré que les freins et absurdités liées à cette obligation, avec une flexibilité imposée souvent très contraignante, se traduisent en fait par un temps libre qui n’est pas celui du loisir (payant) mais de la récupération. On peut aussi souligner que cette analyse du rapport labeur-temps libre date pas mal, puisqu’elle ne s’applique pas aux transformations liées à la tertiarisation du monde du travail.

Mais qu’importe, cette lecture m’a rappelé un embryon de réflexion sur ce qu’est la création de richesse aujourd’hui, et m’a fait un bien fou… Le fait qu’elle ne soit pas tout à fait adaptée à notre époque en fait un argument puissant pour s’en emparer sans plus attendre.

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