Les amis qui vous font découvrir un univers littéraire sont précieux. Je me sens donc un peu plus riche depuis que j’ai découvert, grâce à une amie, que Paule Constant était une conteuse douée, qui sait se perdre dans les détails d’une fiction tout droit sortie de son imagination pour en sortir une vérité universelle, décapante ou fertile – (dont j’ose espérer qu’elle existe, dans ma vanité d’auteure en devenir). Ce roman, qui mérite pleinement cette classification, bien que prenant la forme d’un récit d’enfance, porte d’abord un titre étonnant, et en fait, à mon sens, pas très attrayant, à une époque où insérer le mot France en haut d’un texte suscite immanquablement toutes sortes de soupçons. On devine pourtant l’ironie sous-jacente derrière cette exclamation à la bonne franquette, qui revient à deux reprises plutôt grinçantes au cours du récit.

mission Batouri

Dans cet opus de Paule Constant, un regard sur l’entreprise coloniale française, on est dans un décalage permanent et particulièrement bien mené. Décalage à la fois dans l’angle d’attaque – une Afrique comme on n’en parle peu ou pas-, et dans le temps – puisque les personnages (fictifs) revisitent leur passé (tout aussi fictif), selon le principe de reconstruction inhérente au travail de mémoire. Tout d’abord, la forme. Je reprends ici quelques mots de la quatrième de couverture, car je ne saurais mieux résumer le récit. « Une romancière reçoit une lettre lui reprochant de s’être moquée, dans son dernier livre, des charmes de la vie coloniale, et surtout d’avoir masqué les vrais drames qui s’étaient déroulés trente ans plutôt à Batouri, dans un coin perdu du Cameroun. Lui rendant visite à Paris, elle reconnaît dans sa correspondante madame Dubois, la femme de l’Administrateur qui régnait sur ce petite poste français au cœur de la brousse lorsqu’elle-même avait six ans. En comparant ses souvenirs avec ceux de madame Dubois, la narratrice fait renaître dans une évocation féroce, véritable apocalypse comique, ce monde disparu aux couleurs de l’Afrique, où madame Dubois maintenait les rites surannés d’une métropole idéalisée. »

colonie Batouri

Les faits évoqués se déroulent donc, on l’aura compris, avant l’indépendance, dans un arrière-arrière poste où n’accèdent que ceux qui n’ont eu ni les compétences ni l’entregent d’obtenir mieux. Le monde y est hostile. Pourtant, Madame Dubois se bat, en toute sincérité, chaque jour qu’un Dieu fait (dont on doute qu’il soit bienveillant), pour être à la hauteur d’une image d’Epinal de la France dont elle sait finalement assez peu, l’ayant quittée tout juste unie à son administrateur des colonies de mari. Page après page, on assiste à une démythification autant qu’à une démystification sans complaisance de cette vie des Blancs métropolitains soi-disant bien installés au frais de la République, en fait étrangers en cette terre de soleil, déracinés, méprisés chez eux, plongés dans cette réalité diminuée, condamnés à nager entre deux eaux.

L’originalité de cette langue tient dans la forme à sa poésie et dans le fond à cette ultime transcendance des clichés, qui décrit une vie dure, isolée, peu enviable, où ceux qui se croyaient bien intégrés étaient, dans leurs meilleurs jours, tout juste tolérés. Où les conventions absurdes d’une métropole qui se fichait bien d’eux tenaient lieu d’agenda et apportaient un semblant de sens au quotidien, tel un coq gaulois non averti du décalage horaire mais dont on ne mettrait pas en doute l’instinctive ponctualité. Où le ridicule le disputait au sordide, où les bonnes intentions s’arrêtaient au choc des civilisations. Où les porteurs de bonnes intentions n’avaient que peu d’intérêt pour les pays qu’ils se croyaient investis de sauver, mais beaucoup, en revanche, pour celui – au drapeau tricolore – auquel ils étaient si fiers d’appartenir. La démonstration d’une illusion, féroce et tendre à la fois, orchestrée méthodiquement, sous le faîtage d’une plume riche, précise, comique et… exclamative.

c'est fort la France