Sur ce livre, qui se lit d’une traite, avec beaucoup d’émotion, je voudrais d’abord dire un mot du ton choisi, inventé par Julie Otsuka. Car il y a du sang neuf, là-dedans, et ce n’est pas rien. Au fil des pages, Otsuka pousse, par tranchées, le cri silencieux des Japonaises, à travers une puissante incantation qui permet au jeu du moi de devenir un je pour nous.

Au-delà de la forme, c’est un livre qui réunit beaucoup de fantasmes de l’Asie sur l’Occident, et vice versa. Le péril jaune version japonaise, pétri des préjugés sur ces gens si différents des Blancs, mais si propres, si courtois, si disciplinés, si honnêtes, si prompts à servir. La trame du livre, ce sont les femmes, ces « picture brides » japonaises, qui débarquèrent de 1910 à 1921 pour une vie meilleure, loin des rizières, aux côtés de compatriotes ayant réussi. Ces hommes, qui les attendaient à l’arrivée, étaient bien plus vieux, en réalité, que sur les photos. Mais surtout, bien pauvres et bien paysans. Ces femmes, dont certaines étaient très jeunes, dont certains n’avaient jamais vu la mer, qui avaient bravé l’Océan Pacifique pour s’assurer un avenir américain, un avenir de rêve, durent ravaler leurs espoirs, leur déception, leur dégoût, leur fierté, pour devenir les dociles épouses d’étrangers avec lesquels elles ne partageaient que le lointain souvenir d’un pays d’origine.

japanese laborers, California

Les années passent. Des enfants naissent. Ils parlent au moins autant anglais que japonais. Ils ne veulent pas être des Nisei (deuxième génération de Japonais). Ils veulent être Américains. Quand la Seconde guerre mondiale éclate, les gentils Japonais sont catapultés au rayon de suspects. Collabo. Coupables par défaut. On ne voit plus d’eux que leurs différences. Ils sont si mystérieux. Finalement, on ne sait rien d’eux. Ils ne montrent rien. Ils complotent contre les Américains. Ils nous détestent. C’est une bombe à retardement au cœur même de notre pays. Au lendemain de l’attaque de Pearl Harbor, l’idée de les déporter devient urgente. Elle est à portée de main. A portée de cette main de la patronne blanche, délaissée par son mari, que tient pour la rassurer la parfaite servante japonaise. A portée de cette main du fermier yankee qui hier, écrivait des lettres pour faire soigner ses ouvriers japonais. Petit à petit, les Japonais disparaissent des quartiers. Ils sont de moins en moins nombreux. Le bruit court que l’on vient les chercher en pleine nuit. Le bruit court qu’on les envoie par train à l’autre bout du pays. Le bruit court que c’est pour leur sécurité. Le bruit court que c’est pour la sécurité du pays (ils sont une vraie menace, ils pourraient espionner, ils pourraient saboter). A travers les États-Unis, 110 000 d’entre eux seront envoyés dans des « War Relocation Camps ». Bien qu’incomparables aux camps nazis, ces camps de concentration étaient tout de même des prisons. Les Américains blancs s’interrogent : où sont-ils ? Vivent-ils encore ? Sont-ils bien traités ? Peu à peu, jusqu’à la fin de la guerre, ils disparaissent du paysage et des esprits.

La xénophobie latente, qui pétrit toute culture, est si véloce à resurgir dès qu’un conflit apparaît. La guerre et la peur font de l’espace interfrontalier un huis clos. L’autre, c’est alors l’enfer. Il n’y a pas d’issue : l’autre doit payer. La présence japonaise aux États-Unis est bien sûr historique, elle remonte à la fin du XIXème siècle. Mais c’est l’histoire d’une culture de la discrétion, de l’oubli de soi pour la communauté, un endroit où l’on n’étale pas ses souffrances. L’histoire d’un certain silence. A l’image de bien des générations d’immigrés au pays de l’Oncle Sam – l’une des clés de l’assimilation et de la cohésion sociale américaine-, les Japonais ont choisi d’oublier. Les Américains d’origine européenne, eux, ont préféré rester discrets, jusqu’à Reagan, en 1988, qui dénonça l’hystérie de la guerre, les préjugés raciaux, l’absence de leadership. Mais à travers l’Ouest des États-Unis, on croise aujourd’hui, ça et là, un mémorial en hommage aux Japonais déportés. Une stèle. Un petit coin dans un musée local.

Japanese kids

« Certaines n’avaient jamais vu la mer » est un beau livre parce qu’il annihile le groupe et célèbre l’existence. Et rend aux Japonais leurs individualités. Ces Japonais dont le sens civique et l’empressement à fondre leurs intérêts propres dans celui, plus large mais parfois pas tout à fait raccord, du groupe, qui ont permis de tirer le rideau sur cette injustice aussi flagrante qu’humiliante. Visés par ces affiches s’adressant aux « personnes d’ascendance japonaise », ce ne sont pas des silhouettes asiatiques interchangeables. Ce sont des âmes, des êtres de chair, de rires, de pleurs et de souffrances qui sont partis, à la cloche de bois, sonnée par l’incarnation occidentale de la lutte contre le péril jaune. Une histoire méconnue, que Julie Otsuka raconte avec une insistance bouleversante.

 « Certaines n’avaient jamais vu la mer ». Julie Otsuka (2012, Plon) Prix Femina.

japanese-americans transfer by bus