Une fois n’est pas coutume, cette année, mes vacances ont été l’occasion d’explorer la fin du monde. Pardon, la fin des mondes. Avec ses 100 000 glaciers aux grottes illuminées d’un bleu translucide, ses étendues infinies recouvertes de tundra, son sol durci par le permafrost, ses villages de chasseurs, son immensité largement inaccessible et ses rivières charriant les saumons prêts à mourir, l’Alaska en était déjà, à mes yeux, une extrémité (de monde). Quelques jours avant de partir, j’avais commencé le Boualem Sansal, « 2084 » (Gallimard, 2015), donc il m’a fallu l’emporter. Il y avait eu, au cœur des préparatifs,  une tentative de conversion familiale à la liseuse, mais elle a échoué, préemptée dès sa sortie du carton par les enfants. Le poids des livres n’était pas près de me quitter. Il m’a fallu emporter « 2084 » et m’envelopper, presque à contre-cœur, dans cette brume transpercée de sommets apocalyptiques. Je dis presque à contre-cœur non par déception ou par ennui – je ne suis pas de ceux qui se forcent à aller au bout des livres qui ne leur plaisent pas -, mais parce que la fiction glaçante de l’auteur algérien, sur fond de fanatisme, d’ignorance crasse et d’obscurantisme religieux est d’une outrance qui nous étonne de moins en moins. C’est effectivement la fin du monde qu’il décrit, la fin d’un monde certes imparfait mais où régnait une relative liberté d’agir et de penser, où le progrès était une direction idéale et le mieux-vivre avait pour fondement la démocratie. Point de cela en Abistan, cet âge de pierre où les hommes seraient revenus, gouvernés par les dogmes les plus absurdes et les lois les plus inhumaines n’appelant qu’à un but : la soumission à un Dieu cruel et omnipotent. On a parfois un petit sourire en lisant « 2084 », ironique parce qu’il nous renvoie évidemment à Orwell, inquiet parce que cet idéal moyen-âgeux qui régit l’Abistan, cette réduction de la complexité du réel qu’est l’idéologie (pour paraphraser Michel Onfray) nous est désormais comme une lointaine connaissance démente et honteuse, dont on tâcherait d’enfoncer la tête quand elle dépasse un peu trop mais qui s’inviterait quand bon lui semble, c’est-à-dire de plus en plus souvent, à la table de nos intimes. Une hypothèse d’autant plus effrayante qu’elle est de moins en moins surréaliste.

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C’est ensuite une autre fin du monde, géographique et temporelle, dont j’ai frôlé les rivages cet été. Les lignes de mots, rêches, tendues, coupantes, sans appel de Catherine Poulain, dans « Le grand marin » (Editions de l’Olivier, 2016) – récit de ses aventures (romancées ?) en Alaska -, sont à l’image des lignes de pêche qu’elle tend aux côtés de Jude, John, le grand gars maigre et autres frères du grand large en Mer de Bering. Entre casiers de morues noires et de flétans géants, la jeune femme novice et naïve se fait une place à la force du poignet. Sur le bateau, elle dégueule son courage, aiguisé par le désir d’emporter, entre creux et nuits aussi violentes à terre qu’en mer, l’attention et le cœur de son lion sauvage, ce grand marin pour qui la marge et l’extrême sont la norme. Moi aussi, j’avais pour cadre les îles de l’Alaska, ces rochers bruts et volcaniques saupoudrés par la chaîne des Aléoutiennes, et les pages de Catherine Poulain vibraient de réalisme à chaque instant, raclant avec talent cette corde si sensible en moi de la liberté.

grand marin

 

Connaissez-vous William H. Prescott ? Cet historien et essayiste bostonien du 19ème siècle s’est donné pour sacerdoce de répondre à une question passionnante : comment les grands empires précolombiens, civilisations extrêmement puissantes et policées, ont-ils pu se laisser asservir par quelques centaines d’hommes, fussent-ils menés par Cortés au Mexique ou par l’équipée sanglante de Pizarro au Pérou ? Après avoir écrit une somme d’érudition avec « L’Histoire de la conquête du Mexique », c’est donc au tour du Pérou de passer sous la plume magistrale de Prescott, et c’est par elle que je commence cette fabuleuse immersion qui promet de durer quelques temps. « L’Histoire de la Conquête du Pérou » (Réédition chez Pygmalion/Gérard Watelet, 1993) se présente en deux tomes dont le premier raconte la découverte de l’Empire Inca, d’abord en dressant un tableau de leur civilisation, détaillant chaque aspect : sociétal, juridique, agraire, religieux, etc., où l’on voit à quel point cette société était organisée de façon efficace, sur un socle solide d’équité. Prescott compose ensuite le portrait de Pizarro et de ses expéditions pour parler de la découverte, à proprement parler, du Pérou. Enfin il aborde la conquête même avec le rapt et la captivité de l’Inca Atahuallpa et clôt ce volet avec son jugement et son exécution, première étape dans la main basse faite sur les richesses du Pérou. Cela se lit comme un roman, c’est de l’Histoire véritable mais truffée de détails donnant une vie et une proximité phénoménale à cette terrible épopée, qui est à travers ces pages bien mieux rendue qu’une adaptation cinématographique.

Voilà mes lectures estivales ! Mon conseil ? Immergez-vous sans plus tarder dans ces fins du monde haletantes plutôt que de regretter cette rentrée qui elle, n’en est heureusement pas une (de fin du monde) !

 

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