C’est un peu la Daft Punk de la littérature italienne contemporaine ! On la dit mystérieuse, pourtant elle n’est pas de ceux qui font des jeux d’identité une mystification, un cache-cache fabriqué, le cache-sexe d’une inavouable vacuité. Non, vraiment pas. Qui est Elena Ferrante ? Puisque la romancière au nom de plume n’a jamais dévoilé sa véritable identité, on peut s’interroger sur ses raisons et la question n’est d’ailleurs pas sans intérêt (le Time la cite tout de même parmi les 100 personnes les plus influentes au monde de l’année 2016). Toutefois, il y a déjà tant à dire sur son œuvre qu’on accepte volontiers de reléguer ce mystère, en définitive secondaire, à l’arrière-plan. Car l’ensemble de romans de sa fiction napolitaine détient quelque chose qui relève de l’exceptionnel.

« L’amie prodigieuse » est le récit d’une amitié entre deux (petites puis grandes) filles, Elena (Lenù) et Lila (ou Lina), dans un quartier pauvre de Naples à la fin des années 1950. Dans ce milieu populaire, façonné par la violence, la rivalité et la vengeance, la promiscuité règne et la vie des voisins s’immisce dans celles des autres, à moins que ce ne soit l’inverse. Ainsi, et c’est heureux pour le lecteur distrait, les tomes successifs arborent en leur préambule un récapitulatif des nombreuses familles et personnages, comme un index des paysages ou des intervenants qui, chacun à sa façon, ont leur symbolique et, partant, leur importance. La saga d’Elena Ferrante se divise en trois tomes (un quatrième est en cours de parution), et suit la chronologie de vie de cette paire d’amies qui s’aiment et se soutiennent autant qu’elles se détestent et se craignent : enfance et adolescence (tome I), jeunesse (tome II), époque intermédiaire (tome III) et (bientôt) maturité et vieillesse (tome IV). En toile de fond de ce récit, c’est l’histoire de l’Italie en marche vers la modernité qui se tisse, à travers les conflits politiques et syndicaux secouant le pays entier selon des lignes de tension aussi tranchantes que la lame d’un couteau, mais aussi à travers l’éveil des consciences féministes et protestataires : dans l’Italie machiste des années 70, les femmes en ont assez d’être, au choix, une mamma ou une putain.

La langue est importante, car si au quartier, on s’insulte plus qu’on ne se flatte, c’est toujours en dialecte, la langue archaïque, primitive et spontanée des protagonistes. Ceux qui échangent en Italien ont accédé à un monde de connaissances qui ouvre la porte de l’ascenseur social, encore utilisable à l’époque. C’est ce qui arrive à l’une de nos héroïnes, Elena, qui à force de bûcher, s’élève au rang de jeune intellectuelle et écrivaine, alors que Lila, à l’intelligence fulgurante, suit le chemin plus laborieux de la cordonnerie familiale. Insidieusement, cette poursuite d’études pour l’une et pas pour l’autre va creuser le lit d’un clivage de plus en plus net, comme un pied de nez au déterminisme social pour la première et une soumission à la fatalité pour la seconde. Jusqu’à… plusieurs retournements de situation, habilement amenés, prouvant la qualité d’une plume surdouée pour décrire la complexité d’un psychisme en formation, aux prises avec les luttes contre soi, contre le monde et finalement pour la vie. Souvent, si ce n’est toujours, le destin offre et prend en même temps, rien ne s’acquiert sans perte, et si l’ambition de devenir quelqu’un, de quitter son milieu, puis de se réaliser en tant que femme (objet de la deuxième partie du tome II et du tome III) est commune aux deux héroïnes, la mise en œuvre de leurs rêves de petites filles se fera de façon bien différente pour chacune : réfléchie, prudente et frustrante pour l’une, intense, audacieuse et douloureuse pour l’autre.

L’écriture d’Elena Ferrante apporte un sang neuf à la littérature par cette façon subtile, délicate de suggérer la multiplicité des voix qui se font entendre et s’affrontent en nous, laissant la victoire à l’une d’entre elles au gré d’un ensemble de paramètres qui nous échappent pour la plupart complètement, pour former ce que l’on appelle simplement une opinion et qui précède nos choix, qu’ils soient banals ou d’authentiques dilemmes. Les deux versants d’un même portrait générationnel que sont Elena et Lila ont tout de sœurs maudites, en proie aux dictats de leurs désirs et de leurs névroses. Traînant leur famille avec une demi-honte, elles se lancent, fragiles, dans le monde et évoluent de mille façons : tantôt main dans la main, tantôt frontales, tantôt parallèles et distantes. Une chose ne les quitte jamais : une confiance indéfectible en l’autre, manifestation de leur fraternité d’esprit. Un thème riche et généreux en ce qu’il propose tant d’occasions de s’identifier à l’une ou à l’autre des deux jeunes filles et surtout de saisir ce qui compose les ressorts d’une amitié fusionnelle.

« L’amie prodigieuse », « Le nouveau nom », « Celle qui fuit et celle qui reste » sont les trois tomes de la saga d’Elena Ferrante (Gallimard). Un quatrième tome est à paraître prochainement.