Vous allez me remercier. Et à double titre. D’abord, il y a tous les ans à l’approche des fêtes ce fatidique-fastidieux moment du petit trot au travers de foules hostiles à la recherche, non pas du temps perdu, mais des cadeaux dont on aura oublié l’intention et la raison d’être à la minute où ils auront changé de mains, et au cours de ce petit trot, une errance angoissante à l’égard de l’un ou de l’autre des membres de son entourage pour le(s)quel(s) on ne sait vraiment mais alors vraiment pas quoi offrir. A cela, j’ai un remède. Oui. Sous la forme d’un cadeau qui vaut de belle-maman au neveu qui finit à peine sa plaquette de roaccutane, du copain qui a déjà tout à la cousine née insatisfaite.

Il s’agit du merveilleux livre de Claude Arnaud, “Proust contre Cocteau”, une somme de délices de l’intellect où l’on découvre deux frères semblables, presque jumeaux, quoique Proust fut de vingt ans l’aîné de “Cocto”, mutuellement reconnus comme tels, avec une figure maternelle certes à deux têtes mais pareillement omnipotente et dont la relation confina peu à peu à l’urticaire.

Cocteau, béni dès sa naissance dans un milieu bobo-chic flirtant naturellement avec cet ersatz d’une aristocratie de la fin du 19ème siècle, milieu que Proust, atteint de boulimie mondaine, lorgnait avec envie, est dépeint comme un jeune prodige prometteur, exalté, en comparaison de son “grand” frère, tout comme lui lady-like, inverti assumé, mais auteur plus virtuel, plus contemplatif, et aussi, hélas, plus vieux.  Ce dernier, véritable tyran affectif, est décrit comme monstrueusement grand, insupportable, chimérique et collant. Touchant mais impossible. Le totalitarisme vain et douloureux de la sensibilité de Proust à l’égard de celui qui jouit de sa liberté sans entraves échoue dans diverses tentatives d’exclusivité. Cocteau voulait qu’on le “pense”, rien de moins. Leurs velléités communes d’orientalisme sur fond d’opium, la référence commune aux mythologies anciennes, leurs préférences sexuelles, tout contribuait à cette complicité dangereuse : “Proust et Cocteau eurent d’emblée la chance de se faire rire aux larmes”.

Tous deux s’accordent sur tant de faits inamovibles et justes de ce monde dans lequel ils tourbillonnent. “En société, on n’est jamais qu’un homme du monde, une création de la pensée des autres”. Cette idée a-t-elle pris une ride ? Mais alors que Cocteau pose un fait de gloire après l’autre, Proust trouve encore “les mille manières de fuir  l’écriture dans le brio oratoire”.

Claude Arnaud fait ici une analyse brillante et fine des subtilités narcissico-littéraires sous-tendant l’admiration que Proust et Cocteau se vouaient l’un à l’autre et qui se transforma en puissante rivalité. Il faut toute l’érudition de l’essayiste et du critique pour mettre en perspective l’impact de l’un sur l’autre et le talent du romancier pour construire cet édifice psychologique passionnant avec autant de style.

“Proust contre Cocteau” est donc bien une appellation à relire ces deux grands à l’aune de cet éclairage plus savoureux qu’une madeleine. Mais, me demanderez-vous, il fallait me remercier à double titre. Le premier, en rapport avec la course aux cadeaux, on a compris. Et le deuxième ? Eh bien, vous allez non seulement l’offrir, mais vous allez le lire, et là vous comprendrez.

les enfants terribles illustration jean Cocteau