J’ai fait une rencontre importante. Qui m’a, dans un premier temps, transportée d’enthousiasme et d’admiration. Et puis, au fil d’un voyage narratif qui sillonnait plus souvent qu’à son tour dans l’obscurité, cette rencontre m’a laissé un goût étrange, mitigé. Le Rivage des Syrtes, publié en 1951 par José Corti, éditeur connu pour son goût délicat et inspiré, qui valut à Julien Gracq le prix Goncourt (qu’il refusa), représente pour moi un choc esthétique. Dans ce roman en douze chapitres, l’évocation poétique de l’attente, de la contemplation et de la perception fantasmée de l’autre (sans qu’il y ait véritablement d’action) tient de la prouesse. Dans une république fictive de type cité-état sur le déclin, nommée Orsenna, un jeune homme quelque peu désœuvré, Aldo, fils d’un haut dignitaire, est nommé « observateur » (un titre militaire) dans la province des Syrtes, à la frontière maritime qui sépare Orsenna du Farghestan, frontière surveillée dans le cadre d’une guerre qui oppose les deux pays depuis trois siècles. Sans fait militaire depuis une éternité, cette guerre se traduit en réalité par une paix de facto, où chacun campe sur ses positions. Avec la capitaine Marino, qui dirige l’austère forteresse en ruines, et trois autres officiers, Aldo va imperceptiblement changer les choses. Indirectement poussé par la belle Vanessa Aldobrandi, autre héritière d’une grande famille, Aldo joue à l’apprenti-sorcier et va réveiller cette guerre endormie, sans autre raison que celle de se sentir vivre, ce qui mènera Orsenna au désastre. On pense, dans un registre moins solennel, à ce fameux titre du Monde en mars 1968 intitulé « La France s’ennuie », dont on se demande s’il a pressenti ou déclenché les évènements du printemps 1968.

Dès le début, on ressent le dégoût d’Aldo pour sa destinée, son incompréhension de la nature humaine et son mal-être intérieur, que traduit l’ambiguïté de ses sentiments pour son compagnon Marino, entre affection et mépris. Dans la province des Syrtes, les paysages sont glauques : des lagunes humides, dépressives, plongées dans la torpeur d’un temps qui s’écoule indifférent aux hommes. Les communautés locales oppressées par l’histoire, la crainte et le provincialisme, sont promptes à faire vivre les rumeurs. La métaphore est sublime, mais justement l’abondance d’allusions, de symboles et d’allégories, qui interviennent comme autant de digressions, finit par nuire non pas tant à la fluidité du récit qu’à la compréhension du texte qui, régulièrement, devient cryptique. La langue, poétique, avance une rigueur stylistique exceptionnelle et forme des phrases où chaque mot, méticuleusement choisi, est chargé de sens, enveloppant le texte d’une densité qui impose une certaine lenteur de la lecture, d’autant plus que les faits du récit sont le plus souvent supposés, perçus, imaginés. Abscons. Le Rivage des Syrtes est un Cas. Une œuvre qui frôle le génie, mais le manque de peu en raison de son hermétisme. La mélodie de Gracq vous emmène dans de fort lointaines rêveries, mais vous plante là et vous y perd, sans jamais vous nourrir d’un thème ou d’un refrain qui puisse vous relancer. Le risque, c’est l’ennui. Mais un ennui fascinant, qui mérite d’être connu.