chouette aveugle

 

Comment exprimer la curiosité qu’inspire la découverte d’un poète iranien du début du 20ème siècle ? Cette plume tragiquement belle et méconnue qui se détache, page après page, et dénature les regrets de La Bruyère il y a plus de trois siècles « Tout a été dit, et l’on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes et qui pensent. » (Les Caractères, ou les mœurs de ce siècle, La Bruyère, éd. Estienne Michallet,1696). Bien que mort depuis 65 ans, Sadegh Hedayat m’a été présenté, puisque c’est ainsi que l’on introduit celles et ceux qui vous importent, par une âme-sœur. Et c’est bien connu, les amis de mes amis…

Hélas, évoquer Hedayat, considéré comme l’un des plus grands écrivains de l’Iran moderne, n’a rien d’une entreprise très aguicheuse. L’homme, profondément sombre et pessimiste, livre sur le monde un regard hanté par d’horribles fantômes. Dans son roman le plus connu, « La chouette aveugle » (qui tient d’ailleurs plus du conte fantastico-dépressif que du roman), on n’a rarement vu un tel dégoût de la vie. Même l’opium que prise le narrateur ne parvient à le détourner durablement de ses ténèbres intimes. Toute pensée positive abordant les frontières de son esprit est invariablement anéantie par l’irruption d’images macabres, de sang ou d’agonie. Rien d’un film d’horreur, pour autant : « passé de l’autre coté », il concède simplement « avoir oublié la manière de parler aux vivants ». Entre les lignes fiévreuses de « Bouf-è-Kour » (titre original), on pressent chez Hedayat une connaissance aiguë des mœurs de son pays, décrites à la perfection. Dans ce livre court, obsessionnel et insolite, fond et forme côtoient le fantastique, notamment via le principe déroutant de répétitions hallucinées (situations ou phrases), à plusieurs endroits du récit, laissant au lecteur l’impression d’une prose quasi délirante.

Au-delà de la puissance du texte, « La chouette aveugle » est intéressante parce que l’on y sent les influences caractéristiques d’un intellectuel ayant mûri dans l’entre-deux-guerres. Et tout d’abord, celle de l’absurdité et de l’anarchie des débuts du dadaïsme, dénonçant de façon absolue et définitive toute forme de désir de beauté, d’art ou de quoi que ce soit qui puisse s’inscrire dans des valeurs institutionnelles. Mais on retrouve également les idées d’Hedayat au stade de la décomposition du mouvement Dada, alors que Tristan Tzara en disait « Nous sommes tous des salauds », « Je ne cherche pas à m’échapper de l’asile dans lequel je passe ma vie » ou encore « Les débuts de Dada n’étaient pas les débuts d’un art mais ceux d’un dégoût. »

On note aussi l’absence de préoccupation esthétique ou morale typiquement surréaliste. Pour autant, on est loin de l’écriture automatique : ce je-m’en-foutisme du beau qu’exprime le texte ne se retrouve pas dans sa forme, remarquable. Chez Hedayat, le cadavre n’a rien d’exquis. Il est réel, putréfié ou en voie de putréfaction. Il y a une servilité réelle chez le narrateur envers cette attirance morbide.

Sorte de « Chien andalou » littéraire, « La chouette aveugle » tient plus du cauchemar que du rêve. La fièvre du narrateur, c’est le dégoût de la canaille, c’est-à-dire l’être humain dans toute l’hypocrisie de son fonctionnement et de ses appétences.

A côté de Hedayat, Cioran est véritablement le boute-en-train, le « plaisantin » qu’il affirmait être. Chez le narrateur de « La chouette aveugle », le rire ne peut d’ailleurs être qu’effrayant. A maintes reprises, ce « rire terrible à vous faire dresser les cheveux sur la tête » terrasse l’opiomane qui se terre dans sa caverne. On y retrouve, comme chez Dostoïevski dans « Les Cahiers du sous-sol », une volupté dans la souffrance et la déchéance. Le personnage de « La chouette aveugle » prend plaisir à se voir laid, effrayant, humilié. Sa clairvoyance désespérée est autant la cause d’une jouissance schizophrène que d’un mal-être profond qui l’entraîne dans un « océan de confusion ». Néanmoins, le narrateur n’a pas la méchanceté amère du narrateur des Cahiers : ce n’est après tout qu’un misérable naufragé, qui personnifie de façon outrancière nos angoisses et quelque part, les emporte avec lui, loin de nous. Raison de plus, s’il en fallait, pour faire sa connaissance !

« La chouette aveugle », de Sadegh Hedayat (José Corti, 2013). Traduit du persan
par Roger Lescot. 200 pages. 1953 hedayat-dessinChouette