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Une autre grande du XXème siècle aurait eu 100 ans ce mois-ci (l’autre étant, égoïstement, ma grand-mère Madeleine), c’est bien sûr Marguerite Duras, dont on réentend beaucoup parler (si tant est qu’on ait jamais cessé). Diffusé sur Arte le week-end dernier, le documentaire “Le Siècle de Marguerite Duras” de Pierre Assouline, m’a passionnée en ce qu’il m’a fait réfléchir à une énigme. Dans ce documentaire, Marguerite Duras (disparue en 1996) plaint ceux qui, comme son fils, devront affronter l’après “an 2000”, ce XXIème siècle “qui sera essentiellement caractérisé par l’ennui” (en substance). Notre époque, en ce qu’elle emprunte au matérialisme outrancier et stérile, à l’uniformisation des êtres et des cultures, aux sentiments tièdes et consensuels, à la transparence mièvre, à la vacuité de l’abondance et au politiquement correct en tout, confine en effet à d’inépuisables perspectives d’ennui. Difficile de ne pas ressentir cette vision durassienne autrement que comme transcendance.

Ce que je comprends moins, en revanche, c’est que L’Ennui (devrait-on écrire) est l’un des thèmes les plus récurrents de l’œuvre de Duras : l’ennui de l’existence, l’ennui d’être, celui qui ressemble à la mort, “la vie toute nue quand elle se regarde clairement”*, l’ennui infini, absurde, consubstantiel à l’homme. Suzanne, dans “Barrage contre le Pacifique“**, meurt d’ennui en permanence sans sa grande plaine tropicale. Dans “La Vie tranquille“, Francou est méchante d’ennui. Dans “Les petits Chevaux de Tarquinia“, c’est l’ennui du désir, dans “Moderato Cantabile“, l’ennui du couple et de l’alcool, et ainsi de suite. Qu’être sans l’autre ? Que faire de sa liberté ? Si le thème de l’ennui a tellement inspiré Duras, pourquoi plaindre ceux qui le vivraient pleinement, comme elle le pressentait ? N’aurait-elle pas dû, paradoxalement et si l’on va au bout de la réflexion, les jalouser ? Parler de la postérité comme d’une période qui serait, en soi, inintéressante, n’est-ce pas une forme d’orgueil et de vanité (et d’angoisse) signifiant : après moi, le monde ne peut que s’ennuyer ? Je m’interroge sincèrement.

Sur un thème plus concret, je dévie de mon sujet pour rappeler cette anecdote : “En 1992, après un dîner d’amis où Marguerite Duras a été consacrée auteur le plus surfait du moment, le journaliste Guillaume P. Jacquet (alias Étienne de Montety) recopie L’Après-Midi de M. Andesmas, un des livres célèbres de Marguerite Duras, en ne changeant dans le texte que les noms des personnages et en remplaçant le titre par « Margot et l’important ». Il envoie le résultat aux trois principaux éditeurs de Duras : Gallimard, POL et les Éditions de Minuit. Les Éditions de Minuit répondent à Guillaume P. Jacquet que « [son] manuscrit ne peut malheureusement pas entrer dans le cadre de [leurs] publications »; Gallimard que « le verdict n’est pas favorable »; POL que « [le] livre ne correspond pas à ce qu'[ils] cherchent pour leurs collections ». Le fac-similé des lettres de refus est publié dans le Figaro littéraire sous le titre « Marguerite Duras refusée par ses propres éditeurs »”**

Morale ? Ne jamais s’ennuyer d’écrire (ce qui revient à se décourager), car les éditeurs éditent souvent pour des raisons qui n’ont rien de littéraire.

* P. Valéry in “L’âme et la danse” (1967), cité par Alexandra Saemmer dans “Les Lectures de Marguerite Duras

** le livre de Duras que je préfère

*** merci Wiki et ce lien