Avec “Le Testament des Solitudes”, Emmelie Prophète, journaliste et poète haïtienne, signe son premier récit. Et de la poésie, “Le Testament des Solitudes” en délivre à foison, au fil d’une écriture dense, racontant la souffrance de trois générations de femmes : trois solitudes en Haïti. Sur fond d’un parfum de café doux-amer , entre deux halls d’aéroport, elle évoque la notion de territoire, celui de la Province bleue, et d’un sentiment d’appartenance à géométrie variable, entre le rejet et l’attachement viscéral. S’y bousculent la honte du deuil et d’une fatalité nulle et non avenue, la haine de l’amour, le maigre poids de la vie et, comme son empreinte en creux, le fardeau de la mort. En voici un court extrait :

« La dame qui habitait en face de chez ma père laissait sa porte ouverte tout le temps. Il y avait, à part le lit et la table dans son unique chambre, un grand miroir et toute la rue pouvait se regarder en passant. A un certain moment de la journée, le reflet devenait aveuglant. Le miroir était blanc et indiscret. Je ne m’y étais jamais vue. J’étais trop loin. Je le regrette. Cela aurait changé ma vie. J’en suis sûre. J’aurais décidé plus tôt de mon parcours. Le miroir s’est cassé un lundi. Je ne sais pas comment. C’était un accident. Tout le quartier s’est retrouvé sans reflet. »

A travers son récit tourmenté, Emmelie Prophète raconte, avec un talent qui n’est pas sans évoquer Marguerite Yourcenar, l’exil haïtien, l’humiliation qui lui est contingente, la dignité que s’imposent les émigrés en mal d’humanité. Vrai, Le Testament des Solitudes sent le vécu, la chair, comme un naufrage qui ne céderait jamais aux sirènes des lamentations. Et fort de cette puissance évocatoire, il donne naissance à une parole, et même à une langue, qu’on a envie d’entendre, encore et encore.

“Le Testament des Solitudes”, Emmelie Prophète – Mémoire d’Encrier – 2007.