Par ce titre ironique, Alain Mabanckou détourne celui du livre de Pascal Bruckner, « Le sanglot de l’homme blanc », paru en 1983, dans lequel une charge lourde est portée contre cette tendance à l’auto-culpabilisation, à l’auto-flagellation et à la haine de soi d’une certaine partie de l’Occident au regard de son passé, et tout particulièrement du colonialisme, dont le capitalisme actuel ne serait que le prolongement.

Auteur français d’origine congolaise, Alain Mabanckou s’inspire d’une lettre rédigée par Yaguine Koita (14 ans) et Fodé Tounkara (15 ans), deux adolescents guinéens retrouvés morts dans le train d’atterrissage d’un avion à l’aéroport de Bruxelles. Cette lettre émouvante, ajoutée en annexe du livre, interpelle les dirigeants européens en leur demandant d’aider les Africains à sortir de la guerre et de la pauvreté.

C’est en réaction à ce drame qu’Alain Mabanckou entreprend d’écrire une lettre à son fils Boris, qui est né et vit en France, afin de lui parler du « sanglot de l’homme Noir ». Ce sanglot, je cite Mabanckou  « qui pousse certains Africains à expliquer les malheurs du continent noir – tous ses malheurs – à travers le prisme de la rencontre avec l’Europe. » Dans cet essai de 175 pages, l’auteur bouscule la bien-pensance et  s’interroge sur l’omni-absence des Africains au banc des accusés. A travers douze courts chapitres dans lesquels on retrouve le style direct, pittoresque, parfois vociférant d’Alain Mabanckou, on plonge dans une remise en question historique de la conscience noire, dans laquelle sont convoqués tour à tour Frantz Fanon, Amin Maalouf ou encore le malien Yambo Ouoguolem. Sur la jaquette du livre, on peut lire « Je ne conteste pas les souffrances qu’ont subies et que subissent encore les Noirs. Je conteste la tendance à ériger ces souffrances en signes d’identité. Je suis né au Congo Brazzaville, j’ai étudié en France, j’enseigne désormais en Californie. Je suis noir, muni d’un passeport français et d’une carte verte. Qui suis-je ? J’aurais bien du mal à le dire. Mais je refuse de me définir par les larmes et le ressentiment. »

Avec son « Sanglot de l’Homme Noir », Alain Mabanckou jette avec fracas un pavé dans la mare. Et comme le souligne  Pascal Bruckner : « On mesure la valeur d’un texte à l’irritation qu’il provoque, au nombre des conformismes qu’il bouscule. »

« Le Sanglot de l’homme noir », Alain Mabanckou. Fayard – 2012