Avez-vous lu Orhan Pamuk ? Moi pas, je le confesse. Mais en lisant cette semaine un article de Newsweek lui étant consacré, j’ai découvert une autre dimension de cet écrivain turc, Prix Nobel de la littérature en 2006.

Descendant le long fleuve (pas vraiment) tranquille de sa créativité, Pamuk est devenu le Georges-Henri Rivière* de la muséologie des pays émergents. En créant le Musée de l’Innocence à Istanbul, inauguré au printemps dernier, musée dédié à l’amour passionnel et tragique d’un couple fictionnel, Pamuk réinvente le concept d’écomusée sous l’angle plus subtil des émotions. Dans cet articlede de Newsweek, Orhan Pamuk se souvient des musées des années 50, engoncés dans une atmosphère austère, froide et autoritaire, suintant la fierté d’une histoire nationale incarnée par des objets et des représentations de personnages royaux, militaires ou d’hommes de foi. Cette histoire nationale nous semble bien loin de la nôtre, et Pamuk constatait déjà, enfant, qu’il lui était impossible d’établir une connexion entre ces objets et lui-même.

Quarante ans plus tard, lui vint l’idée que si les musées, à l’instar des livres, racontaient des histoires personnelles, ils parviendraient mieux à exprimer ce qui a trait à notre humanité collective. Il décida donc de créer à la fois un roman** et un musée racontant la même histoire à travers deux supports différents. Le roman tournerait autour de deux familles vivant à Istanbul dans les années 70 – l’une très aisée, l’autre beaucoup plus modeste-, et de la passion amoureuse de leurs enfants respectifs. D’un côté, le roman rendrait compte précisément de ce mélodrame à la Roméo et Juliette, de l’autre le musée exposerait des objets du quotidien de la capitale turque de la seconde moitié du 20ème siècle. La nature universelle de ces objets, que Pamuk a accumulés pendant vingt ans, lui est apparue peu à peu lors de ces voyages dans le monde entier. De même, le personnage principal de son histoire, Kemal, démontre que le cœur humain est le même partout : la plupart des gens tombent un jour amoureux, la plupart des gens doivent un jour faire face à une perte tragique ou à un deuil et se réconfortent en s’attachant à des objets. Par la suite, en visitant nombre de petits musées des grandes métropoles occidentales, Pamuk remarqua à quel point ils sont plus aptes à exprimer le genre de propos intime et humain qu’affectionnent les romanciers que les grands musées nationaux.

Bien que Pamuk concentre son concept muséal sur les « humanités émergentes » (vs. « marchés émergents », selon ses propres termes) en posant son regard sur les sociétés où se côtoient traditions religieuses et hyperconsommation baignée d’high-tech, comme la Chine, l’Inde, l’Iran ou la Turquie, son idée, à la croisée de l’écomusée sensible et du ready-made, me semble plus que pertinente pour notre monde occidental actuel, où l’objet catalyse tant d’interactions et d’affirmations entre l’individu et le groupe.

*Fondateur, à partir de 1937, du musée national des arts et traditions populaires à Paris.

** « Le Musée de l’Innocence », 2011, trad. du turc par Valérie Gay-Aksoy, Gallimard.


Orhan Pamuk lors de l’inauguration de son Musée de l’innocence, à Istanbul le 27 avril 2012. Afp.com/Bulent Kilic