Sé Kannaval !

Entre interprétation chargée d’histoire et syncrétisme des influences européenne, africaine et orientale, le carnaval antillais est aujourd’hui l’expression culturelle d’un mouvement identitaire fort.

Les eaux sont calmes au petit matin dans la darse du port de Pointe-à-Pitre, et les pêcheurs reviennent déjà, leurs saintoises laissant derrière elles un joli sillon argenté. Un parfum suave et chaud flotte dans l’air, mélange d’épices et de fruits du soleil. Il est trop tôt pour deviner que la ville encore endormie va bientôt s’embraser au feu du carnaval. C’est mardi gras, et les rues bigarrées de la Pointe, comme l’appellent les Guadeloupéens, semblent anesthésiées par cette entrée dans la danse. La veille, les premiers défilés ont baptisé ce nouveau carnaval, et l’on a fêté quelques mariages burlesques unissant des hommes déguisés en femmes et des femmes déguisées en hommes. La ville s’éveille pourtant et des individus en pyjama se répandent petit à petit dans les rues avant le début des défilés, de l’élection du roi et de la reine, du meilleur groupe et des plus beaux costumes. Peu à peu, le léger ronflement que l’on entendait au loin se mue en vrombissement : c’est la clameur fascinante des masques qui marchent sur la ville, qui vous précipite dans la rue pour ne rien perdre du spectacle. Les fouets claquent avec une violence inouïe, faisant reculer les badauds, les tambours tempêtent, la foule qui se masse autour des groupes est en liesse et scande « Pilipipi wé ! Pilipipi wé ! » Les groupes avancent comme de petites armées au pas bien synchronisé et déboulent de partout, comme des diables hirsutes. On ne sait où donner de la tête : aller voir tel groupe et manquer tel autre ? Impossible dilemme… L’excitation est à son comble. Par ses rythmes qui mènent à la transe et à l’envoûtement, par ses masques, ses fards et ses cris, le carnaval guadeloupéen prend des allures de célébration vaudoue. Le soir venu, des bals rassemblent la foule dispersée en vidé (défilés anarchiques), qui chaloupent jusque tard dans la nuit entre zouk et zouk-love. Le lendemain, mercredi des Cendres, on se vêt de noir et blanc. Vaval, le pantin du carnaval fait de tissu, de papier, ou de paille, symbole d’abondance, est ensuite brûlé à la nuit tombée, sous les cris de Vaval pa kité nou ! (Vaval, ne nous quitte pas !) Il ressuscitera quelques jours plus tard, à la mi-carême, ultime occasion de parader, cette fois-ci en rouge et blanc.

Le carnaval occupe une place majeure dans la vie des Antillais. D’abord parce que Guadeloupe et Martinique restent attachées aux moments liturgiques, ensuite parce que pour ceux d’entre eux qui défilent, c’est une préparation de longue haleine pour choisir et confectionner les costumes, composer la musique de leur groupe, créer une chorégraphie, enfin se donner un thème. Dans des îles qui conservent un lien intime avec les pratiques religieuse et sectaire – catholiques, évangélistes, témoins de Jéhovah, adventistes du septième jour, etc. – le carême reste un moment unificateur. Dès l’épiphanie, au début du mois de janvier, les défilés envahissent les rues de Pointe-à-Pitre, des Abymes et de Basse-Terre pour s’entraîner, ainsi qu’ils le feront chaque dimanche jusqu’à la semaine grasse. Traditionnellement, les enfants se postent aux croisements des routes et, vêtus de déguisements effrayants, bloquent les automobilistes jusqu’à ce qu’ils leur donnent une petite pièce. On retrouve une volonté d’effrayer et un comportement proche du tribal, désordre soigneusement organisé tout au long de l’année par des associations qui veillent au grain, préparant le grand jour du mardi gras. « Le carnaval célèbre la transition, explique Louis Collomb, spécialiste des traditions populaires et du carnaval guadeloupéen. Il perturbe l’ordre établi par un phénomène d’inversion, c’est le monde à l’envers ». On va de l’hiver vers le printemps, de l’hivernage vers le carême (les deux saisons aux Antilles), de l’Etat-Nation vers l’univers primitif et naturel (qu’expriment les personnages feuillus, vêtus de feuilles de bananier séchées, de gousses de flamboyants, de cannes à sucre, etc.). Exempt d’ostentation touristique, l’événement s’adresse avant tout au peuple antillais et se fiche de taper dans l’œil du visiteur. En cela, on peut dire que le carnaval demeure authentique. En Guadeloupe, il n’en a pas moins perdu son innocence, récupéré à plusieurs reprises par des mouvements nationalistes qui le mènent à sa perte. A la fin des années 60, il n’y a pas encore de groupes. C’est un carnaval de mass (porteurs de masques), qui sillonnent la ville en frappant leurs tambours, vêtus de déguisements bien précis : mass a fwet (masques à fouet), mass a kongo (masques à congo) ou neg gwo siwo (nègres gros sirop) ou encore mass a goudwon (masques à goudron), mass a kon’n (masques à cornes), anglé su beki (anglais sur béquilles), mass sal (masques sales), etc. C’est alors qu’apparaissent les premiers partis indépendantistes radicaux qui veulent se servir du carnaval comme d’une nouvelle tribune, suscitant désintérêt ou désaccord. L’organisation du carnaval s’écroule. Un groupe de musiciens, les Plastic Boys, se met en tête de faire revivre la fête et lance la mode des groupes dans les communes. « Le carnaval reprend alors vie, raconte Louis Collomb, mais dans l’ambiance délétère du terrorisme séparatiste des années 80, une polémique naît autour du carnaval : il y un carnaval de rue et un carnaval de satin. Dès lors, le carnaval de Pointe-à-Pitre et celui de Basse-Terre se différencient, chacun cherchant l’hégémonie, ce qui nuira à l’esprit de fête. » En fait, en prenant les armes et en multipliant les attentats, l’Alliance Révolutionnaire Caraïbe (ARC), organisation clandestine terroriste, jette sur l’île un voile sombre. Cette fois-ci c’est un mouvement de retour vers les racines afro-antillaises qui marque la résurrection du carnaval, en même temps que le groupe Akiyo* émerge en 1988. Il devient l’expression d’une fierté nouvelle et porte en lui la force d’une négritude affirmée. Groupe à message, militant contre la répression, le colonialisme ou la guerre, il passe pour un bastion d’indépendantistes et se voit interdire par le sous-préfet de l’époque, ce qui a pour effet de joindre la population guadeloupéenne à sa cause. Akiyo devient alors le groupe de carnaval le plus populaire de Guadeloupe.

Dans un contexte de revendication identitaire, le carnaval est donc un enjeu. Bien sûr, la dérision occupe toujours le devant de la scène. Aux Antilles, il est désormais permis de se moquer du fait colonialiste, ce que révèle le déguisement récent de colon, avec casque et veste kaki. Mais le carnaval, tradition purement européenne héritée du colonialisme, n’est pas réellement passé par un phénomène d’acculturation. Les esclaves obtiennent progressivement le droit de faire leur propre carnaval, bien que calqué sur le modèle de leurs maîtres. S’ils y introduisent quelques railleries de leurs asservisseurs et y ajoutent des danses typiques d’Afrique, ils restent surveillés et sont contraints de respecter la référence socio-culturelle chrétienne que véhicule le carnaval occidental. Aujourd’hui, du fait d’un certain malaise social et d’une véritable quête identitaire, le carnaval antillais est assimilé au traumatisme de l’esclavage ou à des rites originels africains au moyen d’une réappropriation symbolique. On attribue aux grandes figures carnavalesques des origines nouvelles. Le mass a fwet, par exemple, cette figure du mardi gras guadeloupéen, ne serait pas un atavisme de l’esclavage. Ce personnage portant un fouet existe dans tous les carnavals et représente la virilité et la fécondité (on frappe la terre pour la rendre fertile). Le mass a kon’n qui se promène au bout d’une chaîne dont il essaye de se débarrasser, est aussi un personnage emblématique des carnavals européens. Il renvoie au symbole du taureau, synonyme de puissance dans un monde rural. Quant aux neg gwo siwo, ces hommes couverts de sirop batterie (sirop très noir et épais obtenu après cuisson du jus de canne), ils représenteraient les congolais « libres », arrivés en Guadeloupe vers 1860 après l’abolition de l’esclavage en 1848. En fait, le neg gwo siwo est partie prenante du carnaval bien avant cette nouvelle vague de migration. La plupart des carnavals comportent en effet un personnage noir, couvert de suie ou de mélasse, représentant le mythe de l’homme sauvage. La couleur noire symbolise aussi la nuit, et plus encore l’absence de lune. Ainsi, cette réappropriation symbolique fait partie de l’inconscient collectif et se retrouve pleinement dans le sens que les participants donnent aujourd’hui à leur carnaval. Pour qui veut comprendre l’atmosphère de la fête, cette altération de l’origine exacte des figures du carnaval mérite d’être prise en compte. Mais pour en garder un souvenir impérissable, beaucoup plus simple, il suffit de quelques ti-punch bien servis, de bonnes baskets, et… d’une solide paire de cordes vocales !

 * Akiyo : « Qui sont-ils ? », en créole.