vive la france wolinski

 

Aujourd’hui, reporter de guerre, c’est en Irak, en Syrie, en Lybie, en Afghanistan mais aussi au cœur de Paris. On se croyait protégés. A l’abri de l’obscurantisme, malgré les signaux d’alarme tirés çà et là pour dire la montée des fondamentalistes. Mais avec le lâche assassinat – une véritable exécution – de l’équipe de Charlie Hebdo, il est clair que notre liberté d’expression, la première de la Déclaration de 1789, est véritablement en danger. Le problème, c’est que jusqu’à présent, cette notion de danger, c’était l’abstraction, le flou, ça voulait tout et rien dire à la fois, un peu comme à chaque fois (ou presque) qu’on utilise le mot démocratie. Un peu comme à chaque fois qu’on dit que les Français sont pessimistes. Une sorte de généralité.

 

Avec la tragédie de l’attentat contre Charlie Hebdo, s’impose la puissance des idées et des mots. A ceux auxquels ils font défaut, ceux qui ne peuvent opposer une idée à une autre, ne reste au combat que les armes. Oui, la satire peut être violente, oui elle a des cibles. Mais quelque part, se sentir remis en question dans son âme par une galéjade, est-ce bien sérieux ? Une kalachnikov contre une blague, voilà le monde dans lequel les fous d’Allah  voudraient nous faire vivre. Ils pensent avoir tué Charlie Hebdo ? Ils ont surtout réussi à mettre en évidence l’attachement viscéral de la France à l’idée même de la satire, qu’elle soit politique ou sociale.

 

Parce que la liberté d’expression et la liberté de penser vont de pair. Les régimes autoritaires ne s’y trompent d’ailleurs pas et s’y attaquent en premier lieu. DansQu’est-ce que s’orienter dans la pensée“, Kant dit cela : La liberté de penser se prend aussi dans ce sens, qu’elle a pour opposé la contrainte de la conscience. Cette contrainte a lieu lorsque, indépendamment de tout pouvoir extérieur dans les affaires de religion, des citoyens se posent en tuteurs à l’égard d’autres citoyens, et qu’au lieu d’arguments, par des formules de foi obligatoires, accompagnées de la crainte poignante du danger d’une investigation personnelle, ils savent, grâce à une impression faite à temps dans les esprits, bannir tout examen de la raison.”

 

Il y a presque huit ans, quand Charlie Hebdo a été relaxé à l’issue de son procès pour la publication en 2006 des dessins de Mahomet, les juges ont rappelé que le blasphème n’était plus réprimé dans la loi française depuis 1881, et que «Dans une société laïque et pluraliste, le respect de toutes les croyances va de pair avec la liberté de critiquer les religions, quelles qu’elles soient».

 

Les haines perdurent. Mais si, en pied de nez, Charlie titrait vaillamment “L’amour est plus fort que la haine”, il lui fallait plus qu’un esprit bravache, il fallait du courage, chaque semaine, pour continuer à défendre par les actes l’idée qu’on a le droit de rire, et, d’à peu près tout, même des curés, des rabbins et des imams. Personne ne vous force à rire, du reste, et personne ne vous force à regarder Charlie Hebdo. La clé, c’est l’intention de nuire à autrui. C’est là que la liberté d’expression trouve ses limites. Mais Charlie ne transgressait pas cette ligne de la calomnie personnelle, ou quand il s’en approchait, c’était pour déposer en garnements quelques clous sur la route d’idées véhiculées.

 

Si le monde se presse en cette heure autour de la France, c’est sans doute qu’il sait qu’en son cœur repose une très haute idée de l’Homme, une idée universelle de la liberté, qui n’a pas de prix, qui ne se vend pas sur les marchés, et qui – quel que soit son rang de puissance mondiale – reste plus que jamais son bien le plus précieux. Ne le laissons pas aux mains de ceux qui assoient leur volonté de domination par la terreur. Il y a fort à parier que les têtes de Charlie Hebdo auraient voulu que l’aventure de l’humour contre l’absurdité et la haine continue plus que jamais, et que le canard ne change surtout rien. Vive Charlie Hebdo !