L’ignorance n’est pas un vide, c’est un trop-plein de certitudes. Voilà l’idée forte, l’idée véritablement essentielle que rappelle (ou énonce, tout dépend) « La tache », l’un des plus grands livres de l’Américain Philip Roth. La deuxième notion géniale à laquelle Roth donne vie, c’est que la liberté n’est pas un laisser-aller. Il lui faut de l’égoïsme pour s’arrimer quelque part, prendre racine et pousser hors de terre. Avec « La tache », paru en 2002, Philip Roth saisit le sel de son époque sans même bénéficier du recul et de la critique toujours émise par la génération d’après. Il y peint tout autant un brillant portrait psychanalytique de l’individu qu’une satire au vitriol d’une société américaine pudibonde et moralisatrice, aux prises avec le scandale de l’affaire Lewinski. Le constat de la déviance et de la réaction à la déviance est parfaitement mis en relief en ce qui concerne l’universitaire Coleman Silk, celui qui « est perdu pour les siens », qui sort du nous pour devenir je et défend une forme d’inappartenance comme condition à son existence. Mais le constat de la déviance s’échappe tout autant, par effet miroir, du regard de la société sur Coleman Silk, qui le juge pour des faits imaginaires et se drape dans les meilleurs sentiments du monde. La seule chose qu’il nous appartient de trancher est : de quel côté se situe la déviance? La notion de responsabilité individuelle est ici cruciale. En se réfugiant dans le cocon d’une identité collective, peut-on se dispenser de toute responsabilité individuelle ? Et d’abord, peut-on vraiment croire à une identité collective ? Où l’on comprend que les bons sentiments sont parfois l’alibi du ressentiment. Et que rien n’est plus dangereux que le fantasme de pureté qui nous habite, pureté au nom de laquelle tout serait permis. « La tache » est l’un de ces livres qu’il faut avoir lus, et même avoir relus. Un livre que l’on dévore mais que l’on digère lentement. Et peut-être même en garde-t-on un petit bout en soi pour toujours.

« La tache », Philip Roth. Gallimard – 2002.