Dans ce pamphlet contre le culte de la culture, contre une idolâtrie de l’exotisme, contre une déviation des musées non seulement de leurs objectifs initiaux mais également de leur vocation ultime, Jean Clair se prête au périlleux exercice de la critique sans appel ni proposition d’un phénomène emportant la majorité, phénomène décrit comme absurde et dévoyé. En délivrant une liste de constats amers, il détruit un édifice d’illusions sur ce qu’est ou plutôt ce que n’est pas l’art au sein de notre société. Tout en regrettant l’échec du concept d’écomusée, cher à Georges-Henri Rivière – qu’il explique par une culture de cour française n’ayant jamais permis la création d’un lien avec la tradition populaire, Jean Clair s’interroge sur l’aspect mal-vieillissant d’un large nombre de musées à travers l’Europe, alors même que les villes se muséifient et que les périphéries urbaines se bétonnent.. Ce questionnement pousse implicitement le lecteur à l’auto-critique sur son rôle et son sentiment dans la mise en scène d’un cadre de vie largement citadin, en proie à la consommation touristique, en quête d’une esthétique de l’individualisme. Quant au modèle architectural américain, « prolifération cancéreuse » selon les termes de Jean Clair, il a infiltré les nouvelles zones d’habitat, selon une idéologie du « tous pareils », comme si nous avions véritablement une utopie commune d’un vivre ensemble dans un monde de Playmobil.

Mais c’est sur la relation entre l’homme et le musée que Jean Clair porte le plus grand coup, la confusion entre culte et culture étant, selon lui, principalement le fait de l’intervention de Malraux et de son Musée imaginaire, précurseur d’un trop illusoire dialogue des cultures. Ainsi, « la dernière illusion du Musée imaginaire fut la Tour de Babel » assène-t-il. Le Musée du Quai Branly ressort de cette étreinte teinté d’une vacuité seule

jean clairégalée par une illégitimité toute impériale. Et de rappeler, dans un contournement explicite de la question d’un Ministère de la Culture, que « l’idée de tutelle de l’Etat sur les choses de l’esprit est en soi un problème. » Oui, mais comment ne pas céder à la tentation de chercher une quête commune à l’humanité et de rapprocher, par là-même, toute production humaine dont la finalité ne serait pas purement fonctionnelle ?

Se penchant sur l’expérience actuelle du musée, Clair établit un indéniable parallèle entre l’expérience de la messe et celle de la visite d’un musée moderne, offrant une forme de consolation distrayant d’un ennui qui surpasse la seule journée dominicale. Dernière aventure collective, le culte de l’art est précisément un culte parce que l’alignement d’une série de tableaux que personne ne sait plus lire est on ne peut plus absurde et que l’on n’y trouve aucune réponse aux questions métaphysiques. Cette aventure collective, qui s’exprime par un pèlerinage désespéré au musée, aux expositions, s’apparente à une « vérification » et n’apporte plus qu’une « solitude augmentée ». L’art contemporain sort de cet « Hiver de la Culture » nu et, pour tout dire, assez ridicule. Déshabillé pour l’hiver, en quelque sorte. Dénué de sens, mû par la haine du Beau, fabriqué par l’interaction d’une poignée de maisons de vente et d’une autre de nouveaux riches, l’art contemporain, définie par une « société de spécialistes autoproclamés », ne recherche plus que le « décalé » et cède au penchant nietzschéen du dégoût sur le goût. Au passage, Jean Clair y fustige ce qui, « sous un vernis festif, a un petit coté, comme à peu près tout en France, frivole et funèbre, dérisoire et sarcastique, goguenard et mortifiant ». Pour preuve, l’omniprésence – dans le langage des spécialistes de l’art – des termes « investissement » (au propre comme au figuré) et « appropriation ». L’un et l’autre signifient clairement la finalité marchande du patrimoine culturel. Et l’éternelle question de revenir sur le devant de la scène : est-ce que l’art est un bien échangeable et matériel comme un autre ? Quant à l’artiste, son totalitarisme est comparé au fantasme de toute-puissance de l’enfant, selon une toujours plus insolente « incontinence du moi ». Le cas des arts vivants est, pour Jean Clair, tout à fait différent : leur maîtrise et leur contrôle n’ont jamais été aussi parfaits. Le sacré y réapparaît dans la reproduction, cette fois toujours différente, d’une intensité neuve. Où l’on constate un phénomène de substitution du corps à l’œuvre d’art, qui n’est pas sans rejoindre l’idolâtrie du corps si caractéristique de notre société.

Quand Jean Clair déplore l’architecture des musées, il la compare d’ailleurs à celle, flamboyante, des stades, seule bien portante. « Le sacré s’est refermé sur un jeu cyclique et dérisoire ». Là aussi, la vénération la plus partagée est bien celle du corps, modelable sans autre forme de talent que l’effort physique et l’aide éventuelle de drogues. Alors même que l’adoration du dégoût (excrétions en tous genres) prime sur l’image sublimée du don de soi et du martyre, notre société admire la beauté d‘antan de façon nostalgique. Mais elle ne sait plus, ou ne veut plus, la produire. On assisterait donc à une disparition de la nécessité du Beau. Mais reste la question de notre présence ici-bas. Et, n’en déplaise à Jean Clair,  n’est-ce pas aux artistes et aux intellectuels de la poser ? A leur manière…

Jean Clair – L’Hiver de la Culture. Flammarion, coll. Café Voltaire