L’échangeur du boulevard

Jacques Martial. L’acteur d’origine guadeloupéenne dirige l’une des plus grandes scènes de Paris, celle de la Villette. Doté d’un regard aussi exigeant que moderne sur les arts vivants, il se fait homme-orchestre pour donner vie au métissage, au cœur de son projet.

Jacques Martial croit aux actes. « Pesez des serments avec des serments et vous pèserez le néant » dit Helena dans « Le songe d’une nuit d’été », de Shakespeare. Pour un comédien, finalement, rien que de très logique. Jouer avec les mots, c’est autant se jouer d’eux que se jouer de nous à travers eux, mais le jeu reste rétractable, révisable. Les mots s’énoncent et s’élèvent, pour retomber souvent sans conséquences. Les actes, eux, se posent. La vie publique de Jacques Martial compte trois actes. La privée, elle, reste privée. Trois actes donc, mais on est loin du théâtre classique. Foin d’unité d’action, les digressions – mais pas les dispersions- sont permises à volonté. L’unité de temps et de lieu est, quant à elle, toute relative. À l’échelle d’une vie, on peut l’évoquer : Jacques Martial possède un don d’ubiquité à la limite de la fiction et écume une même scène, celle de la francophonie. L’ensemble fait montre d’une cohérence esthétique dont on ne sait si – résultat ou moteur –, elle est la conséquence directe de trente ans d’abnégation pour le théâtre ou le fruit d’une réflexion construite et travaillée. Mais revenons à nos trois actes. Le premier met en scène une vocation affirmée qui prend naissance au fin fond du continent américain. La télévision lui offre le théâtre : en Guyane, l’adolescent d’origine guadeloupéenne, fils de militaire, s’enflamme pour la tragédie grecque. Ambitieux, il se voit déjà dans les grands rôles. A contrario, il ne parle d’ailleurs pas de petit rôle mais de rôle court. Nuance.

Depuis, son métier, « jamais mis en doute » malgré l’insécurité qui lui est propre et le narcissisme qui en découle, s’apparente à une recherche laborieuse et solitaire égayée par la chance, le discernement et le talent. C’est un fait, l’homme est travailleur. Indépendant jusqu’à la moelle, il ne lâche pas l’ouvrage de défrichement, honnissant la duplication et le déjà-vu. Son engagement n’a de sens qu’absolu. Jacques Martial est chef de scène : qu’il la désigne, l’habite ou la dirige, avant tout il y vit. Acteur mais aussi metteur en scène, il dirige les autres aussi bien qu’il se dirige lui-même. En créant sa compagnie, celle de la Comédie Noire, il propose un « outil force de proposition », parant d’emblée aux critiques qui voudraient l’enfoncer dans un manichéisme Noir-Blanc revendicatif et stérile. Sa pertinence, avec comme première mise en scène « L’échange » de Paul Claudel, est remarquable. Bain-Marie dans « Navarro », il dispose d’une aura de personnalité publique qu’il met à profit. C’est là qu’intervient le deuxième acte : celui du militantisme. Le mot ne lui fait pas peur. Si finalement seuls les actes comptent, parler, c’est aussi agir. Et justement, Jacques Martial a du mal à se taire. Les injustices l’assomment : éternelles, elles renvoient au non-acte. Il milite donc au sein du collectif Egalité pour la reconnaissance des minorités visibles. La conséquence, on la vit avec un certain soulagement depuis quelques années. Lui se dit heureux de voir que les choses bougent, convaincu qu’il est trop important de « laisser aux gens une part de rêve ».

Sérieux, presque sévère

Cet engagement  qui le marque au pas – pour l’art dramatique, contre les inégalités – le fait pressentir pour la direction du Parc et de la Grande Halle de la Villette. Axé sur la diversité, le métissage, la périphérie et la proximité avec la Seine-Saint-Denis, il souhaite « retrouver l’arc-en-ciel des jardins de la Villette dans la programmation de ses salles. » Acte III. L’heure est à l’action. « Le public – 8 à 10 millions de visiteurs par ans – plébiscite les jardins et fait preuve d’une réelle conscience du beau. À nous de faire vivre tous nos espaces, sans exception, en donnant des clés de compréhension et d’appropriation. » Très sollicité, Jacques Martial n’est pas blasé mais sérieux, presque sévère. Constant en l’inconstance, on le dit parfois austère, parfois affable. Sûr de lui, il donne l’impression d’avoir bâti sa loge de son talent nu et de s’y être installé confortablement. Quelques miroirs, toutefois, lui rappellent que rien n’est acquis, qu’il faut se renouveler à tout prix. Et que les deux premiers actes, mis entre parenthèses, ne sont pas loin. Pleinement dans son rôle, il se dit sans doute, shakespearien de cœur, que « Le monde entier est un théâtre ».