-          « Comment ça va ? ça fait longtemps !

-          Ça va… Oui, ça doit faire quoi, deux ans ?

-          Et Franck ? Et les filles ?

-          Ça va bien. Charlotte est en troisième, c’est un peu la crise d’ado mais on a connu pire. Maël a vingt ans déjà et vit avec son copain. Je crois qu’ils ne vont pas tarder à se marier. Et toi ?

-          Oh, moi… On s’est séparés avec Christophe. Julien est en pension et je m’occupe beaucoup de ma mère, quand la boutique est fermée.

-          Aïe, je ne savais pas… »

Elisa eut envie de tout lui balancer mais quelque chose qui ressemblait à une réserve orgueilleuse la retint.

-          «  Tiens, on va reprendre nos numéros et on s’organise un dîner bientôt pour rattraper le temps ?

-          D’accord, bonne idée !

Elles s’embrassèrent et Elisa repartit promptement. A la pharmacie, elle acheta une boîte de somnifères et évalua la possibilité de faire un tour. Mais Charlotte devait rentrer.

Charlotte, sa petite dernière, son ange couvé le plus longtemps possible. Cette poupée gracieuse qu’elle avait eu tant de bonheur à cajoler, tant de fierté à exhiber. Cette enfant câline qui jusqu’à récemment l’inondait de dessins dont elle ne savait que faire.

Bien sûr, l’adolescence s’était installée et avait déplacé les curseurs affectifs tout en bouchant les artères de communication. Et dans les yeux de Charlotte, c’est en vain qu’Elisa cherchait l’amour inconditionnel d’une petite enfance qu’elle aurait voulu maintenir pour l’éternité. Elle n’y trouvait plus grand chose, à vrai dire, dans ce regard, puisqu’elle ne le croisait tout bonnement plus. Charlotte ne regardait sa mère dans les yeux que pour la faire céder à un nouveau caprice lié au foisonnement hormonal dont l’aspect cutané était de loin le moins dérangeant. Malgré cette disharmonie, qu’Elisa avait déjà vécue avec son aînée, elle se sentait plutôt confiance sur l’envie de sa fille de rester à ses côtés, puisque ses rapports avec son père avaient toujours été sans effusion, banals, dépassionnés, sans intérêt. Quand elle s’engagea dans sa ruelle, les yeux rivés sur ses espadrilles bleu pétrole, elle sentit que ses angoisses se calmaient. C’était la fin du jour et le soleil dardait ses rayons vers la nuque dégagée d’Elisa. Cette douce chaleur assortie du parfum familier des pinèdes alentour lui redonnèrent un brin de foi en la vie en même temps qu’un singulier désir sensuel qui l’avait abandonnée depuis bien longtemps. En passant le portillon de bois vernis dont elle aimait tant l’odeur de sel chaud, elle tomba nez à nez avec Kader, le jardinier, venu achever l’entretien des orangers. La surprise de le trouver là, à cette heure inhabituelle, son visage lisse sculpté par la lumière rasante, vêtu d’un fin t-shirt blanc et d’un jean, et l’émoi qui s’était réveillé en elle quelques minutes auparavant lui causèrent un embarras qui, elle le sentait, transpirait de chaque pore de sa peau et lui montait aux joues. Elle le salua en coup de vent et se rua à l’intérieur de la maison. Léa, la copine de Charlotte, était encore là, inexpressive, le dos courbé pour s’excuser d’être encore si cruche et peut-être pour camoufler cette poitrine qui empêchait tout le monde de la regarder dans les yeux. Avec Franck et Charlotte, ils étaient tous assis autour de la table sans un mot, chacun seul avec les autres, pianotant sur son téléphone portable. « Hello, hello, je suis rentrée ! » Personne ne répondit. Au terme d’une longue minute, Franck se redressa et, ménageant Léa comme si elle n’était qu’un tout petit enfant, lui dit :

-          « Léa, je crois qu’il est l’heure de rentrer chez toi. »

La jeune fille regarda Charlotte d’un air de connivence qui pouvait signifier « Tes parents sont trop débiles », ou « est-ce que tu vas survivre sans moi », ou encore « je te serai toujours fidèle, mon idole mince et rebelle ». Elisa arrêta ses suppositions quand elle vit la porte se fermer sur son sac à dos. Franck se racla la gorge et dit :

-          «  Charlotte, Maman et moi nous avons besoin de te dire quelque chose.

-          Vous divorcez ?

-          Pas tout de suite, enfin, pas si vite, bredouilla Elisa, que les angoisses submergeaient à nouveau.

L’excitation du jardinier sentait le sapin deux mois après Noël.

-          Nous allons nous séparer, chacun vivra de son côté, et puis nous déciderons par la suite. Qu’en penses-tu ?

-          Je n’ai rien à en penser, moi, c’est votre vie.

Rien n’était plus détestable que ces réponses toutes faites, raisonnables, qui signaient cet âge où l’on croit penser par soi-même alors qu’on régurgite du prémâché. Elisa soupira.

-          Bon, écoute, on aura l’occasion d’en reparler quand tu voudras (sa fille levait les yeux au ciel). La question du moment te concerne vraiment. Il s’agit de savoir si tu préfères rester avec moi, ici, ou avec ton père, ailleurs, ou encore si tu veux alterner une semaine sur deux.

Charlotte regarda sa mère droit dans les yeux et dit sans ciller :

-          Si tu n’y vois pas d’inconvénient, Maman, je voudrais habiter avec Papa. On se verra un week-end sur deux, le mercredi, et la moitié des vacances scolaires. »

Petite ordure, élevée dans la chaleur des bras maternels, à l’ombre d’un père indifférent, c’est comme ça que tu me remercies, pensa Elisa qui n’arrivait pas à rebondir sur ces mots préparés à l’avance, appris par cœur, qui n’attendaient qu’à s’élever dans l’air pour l’envelopper de leur poison venimeux. Franck reprit doctement la parole.

-          De mon côté, c’est d’accord, si tu l’es aussi Elisa. On devrait appeler Maël pour lui en parler. »

Et le père et la fille se regardaient d’un air entendu, et jamais, jamais Elisa ne pourrait leur pardonner ce regard.

Elle essayait de dire quelque chose mais ne pouvait qu’inspirer et expirer bruyamment, en regardant sa fille dont les yeux maquillés clignotaient au-dessus d’une petite moue à claquer. Elisa se ressaisit enfin quand elle eut envie de la gifler pour de bon. Elle attrapa le combiné, les yeux fixes, et composa le numéro de Maël, qui décrocha à la première sonnerie.