Elle entra sans but dans la salle de bains et ramassa les épais draps de bain qui avaient glissé par terre. Elle se regarda dans la glace. De face, de profil, de trois-quarts, de dos. Je ne m’en tire pas si mal, se dit-elle en arrangeant ses cheveux bouclés. Bon, il y avait bien ces sillons nasogéniens, ces pattes d’oie, cette ride du lion et ces plis de cul-de-poule au-dessus de la lèvre supérieure. La liste réjouissante de cette ménagerie croissant sur son visage lui avait été livrée, le mois dernier, par un chirurgien esthétique. Elle avait pourtant reculé en croisant dans sa salle d’attente toutes ces têtes refaites qui se ressemblaient sans avoir l’air plus jeune. Elisa soupira. Et si je me faisais éclaircir les cheveux ? Elle se rapprocha du miroir et aperçut quelques cheveux gris, qui tranchaient dans la masse noire. Ceux-là la consternaient plus que tout. « Elisa, tu es là ? Tu peux descendre une minute ? » Franck, son mari, rentrait bien tôt, se dit Elisa. Elle le rejoignit dans la cuisine où il s’était assis bien proprement sur un tabouret devant un verre d’eau.

–          « On peut parler un peu ?

C’était donc maintenant.

–          Mmoui…

Elisa se sentit très fatiguée. Franck ne la regardait pas.

–          Bon, il faut qu’on prenne une décision.

Elisa l’imaginait blonde, la trentaine.

–          Ça fait trop longtemps qu’on s’évite…

Une belle bouche charnue, il adorait ça. De longues jambes.

–          Ce serait mieux, je crois, qu’on se sépare pour faire le point.

Un rire trop bruyant, un caractère trop gâté, oui, elle était exactement comme ça.

–          Tu m’écoutes, là ?

–          Faire le point… Oui… Pourquoi pas… »

Le point était tout fait pour Elisa. Elle aimait encore son mari et n’avait aucune envie de se faire plaquer à quarante-quatre ans pour meubler de sa solitude le domicile conjugal. Conjugal. Oui, bien sûr, le mot n’avait plus aucun sens. Voyons, à quand remontait leurs derniers rapports ? C’était sans doute juste avant l’été, quand elle avait tant bu à l’anniversaire de sa sœur. Une oasis de quinze minutes dans une longue traversée d’un désert sexuel dont elle ne savait si elle était la victime ou l’instigatrice. Bon sang, ils avaient eu du bon temps, tout de même. Les filles n’étaient pas arrivées par l’opération du Saint-Esprit. Elisa leva le regard et croisa son reflet dans la porte vitrée du four. Sa propre expression d’hébétude la stupéfia.

–          « Bon, Elisa, dis-moi ce que tu souhaites. Comment tu vois les choses…

–          Je ne sais pas trop. Je préfèrerais garder la maison. Et pour Charlotte, on devrait peut-être lui demander ?

–          Ça me va ».

Franck était visiblement soulagé. Il avait la tête ailleurs, lui aussi. Sans doute dans le corsage de sa blonde sexy. Son regard bleu errait du côté de la petite cave réfrigérée. Pensait-il à sa nouvelle vie ou aux bouteilles de vin qu’il allait emporter ? A la naissance de leur première fille, Maël, il avait vécu une aventure qu’il avait eu la bêtise ou la naïveté d’avouer. Elisa, blessée, avait tout de même pardonné en accablant le stress de la nouvelle paternité. Mais depuis, vingt ans avaient passé. Les escapades s’étaient multipliées. Frank ne prenait plus la peine de justifier ses horaires décousus, qui collaient mal avec son job de directeur commercial. Il avait belle allure, quelques kilos de trop, certes, mais de l’assurance, un regard intéressant. Son style faussement négligé, mal rasé, ses tempes grises, ses chemises de marque et son teint de méditerranéen plaisaient toujours.

Comment avons-nous atterri ensemble, déjà, se demandait Elisa… Elle eut une brève vision du jour de leur mariage, dans le soleil éblouissant de Porquerolles. Leurs peaux également hâlées, leurs cheveux également bruns et bouclés, leurs sourires si heureux. Le chat sauta sur les genoux d’Elisa et s’y installa avec conviction, non sans avoir fait un premier tour sur lui-même. Il se mit à ronronner bruyamment, une goutte au museau, yeux fermés, ce qui réconforta un peu Elisa. Elle n’allait pas s’effondrer devant Franck. Seulement quand il aurait tourné les talons. Je le déteste, s’entendit-elle mentir tout doucement. Elle se leva, regarda Franck, plongé dans la rédaction monodigitale d’un SMS, sans doute à sa blonde, et lui dit :

–          « On parlera à Charlotte tout à l’heure ?

–          Mmm… »

Elisa prit son sac et sa veste en toile et sortit. Ils habitaient une maison ancienne au cœur de Hyères. Elle se dirigeait vers la pharmacie en ruminant quand une voix l’appela d’une des terrasses de café où traînait encore du monde malgré la fin des beaux jours. Camille, ça fait 200 ans, qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça… se dit-elle, un sourire crispé déjà aux lèvres.

–          « Comment ça va ? ça fait longtemps !

–          Ça va… Oui, ça doit faire quoi, deux ans ?

–          Et Franck ? Et les filles ?