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Ceux qui me suivent un peu savent que je m’interroge sur ce qui fonde la notion d’identité, le sentiment d’appartenance, moi qui vis au cœur battant de l’archipel de la Guadeloupe, sur une terre d’adoption et d’élection depuis treize ans. Vivre un décalage culturel, social, géographique, incite à la remise en question, change l’ordre d’un univers construit, fragilise et renforce à la fois l’édifice personnel et offre une multitude d’objets de contemplation sur la vision que nous avons les uns des autres, et, juste derrière, sur celle que nous avons de nous-mêmes.

Bien (trop) souvent nous parviennent des idées reçues véhiculées par des personnes (souvent ignorantes) sur telle culture, telle histoire, tel peuple. Ceci est un fait, “a fact of life”, comme on dit en Anglais, qui durera aussi longtemps qu’il y aura des imbéciles sur terre. Autant dire qu’on ne peut pas grand chose pour éradiquer ce type de circulation qui s’apparente à la grippe : elle tue parfois, vous rend malade, change de visage régulièrement, mais tout ce qui nous est permis d’espérer, c’est de renforcer nos défenses et de l’ignorer. Les préjugés sur les Antilles et sur les Antillais, dupliqués et déclinés au fil du temps et de l’espace, souvent insidieusement, on les connaît, et il faut tenter, autant que possible, de les déraciner comme les mauvaises herbes qu’ils sont… En revanche, il y a également, et on la sous-estime largement, une dimension endogène à la reproduction des stéréotypes. C’est bien cette dimension que je souhaite évoquer, car celle-là, elle dépend du regard que l’on porte sur soi, sur son frère, sur sa famille, sur son voisin. Avez-vous remarqué que chaque individu s’accepte plus ou moins comme faisant partie d’un peuple ? Et que malheureusement, cette inclusion du je dans le nous légitime des comportements passéistes, absurdes, injustes, décalés, délétères ? On brandit la tradition, pour dire que “chez nous, c’est comme ça que ça se passe…”, que “ça a toujours été comme ça et ce n’est pas maintenant que ça va changer”, que “dans mon pays, les gens sont comme ceci ou comme cela, c’est normal chez nous”.

Mais parfois, il y a des exemples trop criants d’incohérence pour ne pas les mentionner, car leur portée dépasse de loin l’anecdote. Quand j’ai entendu le responsable d’une grande structure para-scolaire aux Antilles, vieux de la vieille, marronnier des conseils de discipline, rompu aux réunions le dos au tableau noir, aussi à l’aise avec les enseignants qu’avec les parents d’élèves, me dire sûr de lui, le verbe haut, que le parent qui s’était amené l’autre jour à la sortie du lycée pour flanquer une bonne raclée à son fils devant tout le monde – évènement qui n’a rien d’exceptionnel -, n’avait pas perdu le contrôle mais avait tout simplement bien fait, j’ai protesté : que voulez-vous dire ? Depuis quand l’humiliation apporte-t-elle quoi que ce soit ? C’est à ce moment que plusieurs autres parents m’ont assuré, d’une même voix convaincue, que “c’est dans notre culture, une bonne rouste en public et l’enfant rentre dans le droit chemin”, “on me l’a fait et je n’ai pas eu envie qu’on me le refasse”, “ici, il y a des lois qui ne peuvent pas s’appliquer”, “ceux qui ne reçoivent pas de coups, on les retrouve dans les faits divers”…

Ces propos, que l’on aurait certes pu entendre au sein de maintes communautés en ce monde, viennent, rappelons-le, de parents sincèrement concernés par le bien-être de leurs enfants, de parents qui tentent de s’impliquer, de donner de leur temps. C’est donc qu’a fortiori, cette idée reçue : “chez nous c’est pas pareil, y a qu’avec les coups qu’on peut se faire respecter”, est validée  et reproduite, de façon tacite, génération après génération, et d’abord au creux du cercle scolaire, dès le plus jeune âge. C’est là qu’intervient la notion de transmission : est-ce cette conviction que je veux transmettre à mon enfant ? Cette question-là, dans l’échange que je viens de relater, nous n’avons pas eu le temps de l’aborder, mais elle est cruciale car de sa réponse dépend la survie d’un stéréotype endogène qui fait encore très mal.