La liberté dévoilée Gaudriault_Rancinan

“La Liberté dévoilée”, extraits de “Métamorphoses” de Rancinan et Caroline Gaudriault
© Gérard Rancinan

Je suis atterrée par les réactions épidermiques, fières sans raison autre que celle de pouvoir parler haut et fort devant un public acquis -et ils ne connaissent apparemment pas le prix de cette liberté – émanant de communautaristes clamant qu’ils ne sont pas Charlie, qu’ils ne sont pas concernés, que Charlie ne défendait pas leurs valeurs. Mais la liberté d’expression, n’en font-ils pas usage en ce moment même ? D’abord, “Charlie”, ce n’est pas le journal en soi. Ce n’est pas 5-12-20 personnes. C’est nous tous parce que c’est notre attachement aux libertés qui est cruellement mis à l’épreuve, et d’une façon qu’on n’avait pas vue depuis belle lurette. Ceux qui ne comprennent pas cela doivent d’urgence se trouver un cerveau.

 

Je suis également atterrée par ceux qui pensent que Charlie Hebdo l’avaient “bien cherché”. Quand on entend le niveau dialectique des terroristes, il est évident que ce qui les intéresse, c’est avant tout de tuer. Au nom d’Allah, c’est plus confortable. Je l’ai dit dans un précédent post, la satire est une expression immédiate du rire, et de la distanciation nécessaire de l’homme face au monde qui l’entoure par le biais de l’humour. Autrement dit, si le rire est le propre de l’homme, la satire est un moyen naturel de l’homme pour appréhender son environnement. Tuer quelqu’un pour une blague n’a aucun sens et signe la volonté de tuer pour faire taire, pour terroriser. C’est le voyou qui veut faire croire que vous avez insulté sa mère pour vous casser la figure et vous prendre votre porte-monnaie, sauf que cette fois-ci, le voyou a des excuses : on a insulté le prophète. On n’a pas insulté les dévots qui font l’économie de la réflexion devant la religion, non, on a insulté le prophète… Sans rire…

 

Par ailleurs, tous ceux qui brandissent Dieudonné en hurlant à l’injustice – il y aurait deux poids deux mesures dans le traitement de la liberté d’expression – me débectent. Dieudonné a le droit de caricaturer un colon juif, la preuve c’est qu’il le fait et que personne n’est allé l’assassiner. Par contre, quand il fait l’apologie du négationnisme, on lui coupe le micro. “Un sot trouve toujours un plus sot qui l’admire“, disait Boileau. Car oui, l’incitation à la haine est un crime.  Charlie Hebdo n’était pas un artisan de la haine, il était celui qui met volontairement les pieds dans le plat en riant pour enquiquiner le monde et surtout pour faire réfléchir. Pour parler en riant de choses très graves.  Y a-t-il un espoir pour que ces personnes qui refusent le dialogue comprennent que Charlie Hebdo ne caricaturait pas l’Islam mais s’amusait de tout, entre autres de la stupidité des extrémismes, sur un fond d’anticléricalisme qui ne souffrait aucune exception ? L’antisémitisme resurgissant à l’aune de ce prétendu rééquilibrage donne la nausée tant on voit qu’il n’attendait que cela pour resurgir sous les applaudissement décérébrés de courageux anonymes (ou presque, en tous cas cachés derrière leurs claviers). Celui qui dit je suis Ahmed, je suis Clarissa, je suis je suis je suis,  utilise un mode de pensée binaire ramenant tout à sa propre personne. Moi, Arabe, je veux dire qu’un Arabe est mort également à Charlie Hebdo. Moi, Noire, je tiens à rappeler qu’une Noire est morte aussi gratuitement. Pourquoi se borner au communautarisme le plus basique alors que ce qui est en jeu, ce n’est pas la couleur de peau des gens qui sont morts, mais les vies gâchées par le terrorisme et le djihad ? Toutes ces vies d’innocents ont autant de valeur les unes que les autres. Nier cela, c’est faire corps avec les extrémistes. Térence, poète de l’Antiquité né esclave, l’avait déjà affirmé dans l’une de ses pièces : « Je suis un homme ; je considère que rien de ce qui est humain ne m’est étranger ». Comme le dit l’historien et critique d’art Stéphane Guégan dans son dernier article (sur un autre sujet portant à controverse, celui de la théorie du genre) : “Le propre des tyrannies modernes, celles qu’on dit libératrices, ou purificatrices, est d’avancer masquées. Que leur fonds de commerce soit la religion, le sexe ou la politique, le machiavélisme y a pris des proportions dantesques.

 

Aujourd’hui, ceux qui jettent de l’huile sur le feu, marquant fièrement leur anti-solidarité, capitalisant sur ces attentats pour argumenter leur propre victimisation, annoncent qu’ils se satisferont, demain, des divisions accrues, de la fin des libertés – si fragiles – et du fait que les Arabes, les Homos, les Franc-Maçons, les Juifs, les Noirs, les Blancs, les Jaunes, les Rouges, bref, l’Autre, on n’en veut pas. J’espère ne pas assister à l’avènement de ce monde, qui sera, hélas, le temps de vains regrets. A moins qu’ils n’aient toujours pas compris leur responsabilité, ce qui est finalement assez probable, au vu de la médiocrité de leur rhétorique.