César doit mourir, de Paolo et Vittorio Taviani

César doit mourir, de Paolo et Vittorio Taviani, Ours d’or au festival de Berlin, raconte deux histoires à la fois: celle de la pièce de Shakespeare, et celle de détenus qui montent une pièce de théâtre en prison. Tout se passe à la prison de Rebibbia à Rome (j’ai fait un reportage* sur l’évasion d’un français, André Bellaïche, de cette immense prison dans les années 70).

C’est donc un film où des criminels découvrent la beauté de Shakespeare derrière les barreaux… D’emblée, on pense au thème de l’art comme porte de sortie pour les prisonniers (et porte d’entrée pour les idéalistes obstinés). Attention, terrain glissant. Tellement convenu. Et qui n’existe que dans les discours ou presque, car il y a un malaise persistant à montrer les œuvres de criminels. En outre, notre époque vénère l’art “éducatif”. Et, enfin, la réinsertion – et donc la lutte contre la récidive – est un épineux problème, que seule la charité bien chrétienne imagine pouvoir régler.

"César doit mourir"... par notre guest blogueuse, Florence Nicol

Pourtant les réalisateurs, les frères Taviani réussissent un coup de maître: montrer la rencontre de l’homme et de l’art. Rencontre brute, de l’ordre de la révélation, comme “le coup de hache qui fend la mer gelée en nous” dont parle Kafka. On oublie l’homme banni de la société, le détenu. On ne perçoit plus que le comédien, le conteur, le passeur. On (re)goûte à Shakespeare grâce à eux.

A la découverte de ce tour de force cinématographique, je ne peux croire que l’expérience théâtrale de ces prisonniers n’ait pas préexisté au film. Si les détenus ont pu jouer César doit mourir, alors ils peuvent jouer leur propre rôle pour le film. Ils rejouent leur expérience. La vraisemblance et la vérité de leur choc artistique n’aurait jamais pu naître sous la plume d’un inventeur, fusse-t-il le plus brillant des écrivains. Non: on a bien affaire à de l’humain, à de la chair, celle qu’on ne trouve que dans cette fameuse « réalité qui dépasse la fiction ».

"César doit mourir"

Les réalisateurs ont su trouver la mesure si ténue, que nécessite la peinture de la rencontre entre l’homme et l’art, l’éveil au Beau et au Vrai. Pour ce faire, rien de grandiloquent évidemment. La déclamation du texte, au long de la pièce, connaît trois ou quatre petites parenthèses seulement. Ce sont des irruptions de l’histoire du détenu-comédien. Une évocation toujours voilée, mais toujours lourde de symboles.

Une de ces parenthèses est attendue au tournant: quels rapports ces détenus ont-ils dans leur univers carcéral? L’incursion se situe, par exemple, dans les vers qu’échangent César et un de ses hommes. Quand tout d’un coup, le premier oublie son rôle d’acteur et se met à lui reprocher des médisances pernicieuses. Les deux hommes décident d’aller se battre en coulisses (dans un couloir qui n’apparaît pas à l’image). La troupe réalise l’enjeu : l’échec de la pièce, la seule vraie évasion. Les brebis égarées savent vite retrouver le chemin de leur intérêt. Le tout s’est joué en trois minutes, avec un seul décor et très peu de valeurs de plans.

Une autre parenthèse est redoutée: l’humanité du criminel-comédien. Le réalisateur va-t-il tomber dans la facilité qui consiste à créer de l’affect envers un ou plusieurs personnages? Les criminels sont souvent sympathiques à l’écran. Et bien non. Aucune place à l’empathie. Le film trouve la juste dose, le fragile équilibre entre l’humanité du détenu et son identité dépouillée d’acteur, de passeur encore une fois.

Fondamentalement, l’unique chose qu’on sait des criminels, c’est qu’ils sont en prison. Une des premières scènes est le casting. C’est la seule dans laquelle, au moins un vers de la pièce de Shakespeare, n’est pas prononcé. Un petit jury demande à un prisonnier, aspirant comédien, de déclamer nom, prénom, adresse, ville et pays d’origine, dans deux situations émotionnelles opposées: la tristesse et la colère. On sourit, on admire, on partage. Et la parenthèse de la personnalité des détenus-comédiens est déjà refermée.

Ne ressentir aucun affect envers les personnages est leur rendre hommage. Car c’est reconnaître leur talent d’acteur. On n’a pas d’affect envers le comédien qui salue la scène. La suite du film est la pièce de Shakespeare, “Cesare deve morire“. Mais sans aucune unité de lieu, ni de temps. Tantôt la troupe répète; tantôt un duo se donne la réplique, tantôt le prisonnier se récite son texte à lui seul, ou un détenu répond à un autre détenu, entre quatre autres murs, sans le savoir. Tantôt, enfin, la prison sert de scène pour que nous puissions recevoir ce texte du plus grand des dramaturges. Gagnés par l’enjeu de l’assassinat de César, les autres prisonniers et les gardiens vont jusqu’à jouer le public romain, en liesse, en révolte. La forme (la scène) change, mais pas le fond (les vers de Shakespeare).

A la fin, un détenu confie, dans sa chambre, que “Depuis qu’il a connu l’art, sa cellule est devenue une prison”. Ce n’est ni péjoratif, ni paradoxal: Je pense plutot qu’il prend conscience du voyage parcouru, et qu’à son retour, il ne peut plus se contenter de cette cellule, qu’il avait appris à accepter. Telle qu’il la voyait avant. Nous avons fait le même voyage que ces détenus-comédiens. Une évasion pour eux. Pour nous aussi. Nous avons communiqué sur l’onde shakespearienne et ses termes universels de pouvoir, d’honneur, de trahison, et d’amitié… Depuis que j’ai vu ce film, ma chambre aussi est devenue une cellule (mais Shakespeare est à/sur mon chevet!)

*Documentaire de Florence Nicol, Le casse de Strasbourg, 80 min, 2010, Jimmy.

critique de César doit mourir

Florence Nicol est réalisatrice. Elle est l’auteure de nombreux documentaires historiques, notamment pour L’ombre d’un doute, sur les coulisses du Palais de l’Élysée (qui a fait un carton en mai dernier), sur Jeanne d’Arc ou encore sur Joséphine de Beauharnais.