Cent vies et des poussières

« Cent vies et des poussières», ce sont les vies, les cent vies massacrées de la Ravine Claire, ce paradis perdu, ce Jardin d’Eden où vivaient en paix les esclaves marrons, ceux qui avaient fui le joug de leurs maîtres.

Gina Bovoir, personnage principal du roman, est une véritable anti-héroïne, d’un pathétique presque irritant. Elle qui ne sait qu’être enceinte, qui ne vit véritablement que pleine, comme une bête… Son rapport au corps et à la raison laisse au mieux perplexe, au pire- et sans doute le plus souvent – écœuré. Ses enfants eux-mêmes la souhaitent morte, entre la rancœur de l’abandon et le sentiment de n’avoir été désiré qu’en tant que bout de chair dépendant, asservi. Tout au long de l’histoire, une voix intervient par intermittence, à la première personne, esprit bon ou mauvais, telle une paire d’yeux omniscients.

Dans cette volonté d’éternellement porter un bébé, on lit un désir de vie par procuration : quand Gina voit un homme aux yeux verts, soudainement, elle sait qu’elle ne pourra lui résister, car elle a toujours voulu un enfant aux yeux clairs. C’est une volonté de recommencement, de reprendre à zéro, d’arrêter le temps, de se réincarner. Gina vit dans l’instant présent et dans un futur fantasmé que matérialise l’état de la parturiente. Elle se fiche de l’avenir, et encore plus de celui de ses enfants. Un peu comme s’il s’agissait de « ti-chats », arrivés par hasard… C’est d’ailleurs le surnom qu’elle donne à l’une de ses aînés, sa fille Sharon. Celle-là symbolise le bon sens et laisse percevoir une angoisse qui épouse celle du lecteur, enflant au fur et à mesure que le récit se fait chronique d’un désastre annoncé.

Souvent désigné responsable du morcellement de la famille guadeloupéenne, à l’inverse de la femme « potomitan »*, l’homme antillais, le mâle, y occupe, quant à lui, une position de victime, mené par les femmes, finalement pas bien méchant. Capable, mais par trop influençable.  Peu à peu, d’une déviance encore récupérable, la vie de Gina bascule en dérive. Mais dans cet univers où l’on a tôt de fait de convoquer les forces occultes pour expliquer tout et son contraire, la crainte des esprits remettra paradoxalement Gina sur un chemin moins sombre.

L’usage du verbe est précis, précieux, et offre à l’imaginaire ainsi qu’au sel du parler créole l’espace ad hoc pour se déployer, généreux, dans un style vif, chantant et cru.

Dans cette chronique de la passivité, du laisser-faire et de la désillusion, Gisèle Pineau trace les contours d’une fresque sévère : celle d’une société antillaise en déliquescence, hantée par le passé, incapable de prendre son destin en main. Cette fresque, qui aurait pu se nommer le sortilège voire la malédiction de la Ravine Claire, n’est pas qu’un vaccin contre un certain type de maternité. C’est aussi un réquisitoire contre une surconsommation effrénée et la vacuité d’une existence qui, bien qu’elle se considère pleine de vie, ne porte qu’ennui et désœuvrement. Un témoignage violent et bien mené, sur un « ici et maintenant » dont le caractère fictif n’ôte rien à l’hyper-réalisme.

*potomitan : expression créole désignant le “poteau central”, le soutien de la famille.