Les évènements culturels sont toujours l’occasion de « revoir/relire/réécouter » un artiste (le « re » étant souvent de circonstance), mais pour moi, l’exposition Edward Hopper au Grand Palais n’est qu’une cerise sur le gâteau. Autant le dire franchement, Hopper est mon âme-sœur. Je me (re)trouve quelque part, témoin caché, dans chacun de ses tableaux. J’ai eu l’occasion, il y a deux ans, de voir une nouvelle exposition Hopper au Whitney Museum à New York (LE musée Hopper), et cette fois-là, j’ai eu la confirmation de quelque chose d’intimement similaire entre la peinture d’Edward Hopper et mon imaginaire.

Loin d’une critique de son œuvre, ce qu’il me faut absolument dire ici, c’est ce qui me touche chez Edward Hopper. D’abord, comment parler de Hopper sans parler de lumière ? C’est coutume, bien sûr, quand il s’agit d’un peintre. Mais Hopper fait mieux que maîtriser la lumière, il crée une matière de la transparence et recrée la sensation du vent qui traverse une pièce sans déplacer une mèche de cheveu : il est le peintre de l’immobile et du souffle. On respire à pleins poumons dans ses toiles, même quand il s’agit d’un intérieur new yorkais (mais là, la respiration se fait plus haletante).  Que nous apportent ses scènes figées, hyperréalistes, faux « kodak moments » puisque le plus souvent anodines, banales ? A mon sens, l’universel. Quelque chose de profondément humain. Les êtres qui peuplent l’univers de Hopper sont seuls. Leurs regards ne se croisent pas (on peut croire, penser, deviner que les gens se regardent, mais on n’y voit pas clairement deux regards se croiser). Leur absence est aussi présente que leur présence est illusion. Dans l’ultra-fidélité au réel, chez Edward Hopper, il y a quelque chose de l’ordre de l’hallucination.

Curieusement, ce que j’aime le moins dans son oeuvre, c’est son travail parisien. Est-ce le trait plus outrancier, plus caricatural ? Est-ce parce qu’on y trouve plus à voir et moins à deviner ? Est-ce la lumière, qui me semble plus artificielle ? Il y a là quelque chose d’étranger à Hopper, qu’il a tenté de saisir, mais il y est moins à l’aise et ses toiles laissent un goût d’inachevé. Est-ce parce qu’elles sont inspirées de Paris, mais réalisées à son retour ? Je pense à son “Soir bleu”, par exemple, ou à son “Bistro” (The Wine Shop, 1909). Edward Hopper a pourtant été très imprégné de ses visites en France : « Tout m’est apparu cru et grossier ici à mon retour – il m’a fallu dix ans pour me remettre de l’Europe. » (in « Edward’s Hopper Voice », O’Doherty)Edward Hopper

L’un des traits marquants de Hopper, à mon sens se situe dans son approche de dessinateur. Le dessin nécessite des heures d’observation, certainement la meilleure école pour un peintre désireux de montrer ce qui dépasse le regard. Je ne me lasse pas de ces paysages inamovibles, éternels, qui vous font voyager mieux qu’une photographie. Le côté sérieux, froid, rangé, rectiligne de la peinture de Hopper exprime de façon bouleversante le doute, l’attente, le flottement, bref tout ce qu’il y a de plus difficile à transcrire dans une matière picturale. Son érotisme est d’ailleurs beaucoup plus touchant que sensuel, en ce qu’il évoque de solitude et même, de courage (Girly Show (Strip Tease), 1941).

Girrly Show (Strip Tease), by Edward Hopper

Dans sa simplicité nue, Hopper est tragique et grandiose, dans sa mise en évidence de l’apprêt matériel, du lien entre les choses et l’essence. Il nous prête son regard en nous faisant voir le désespoir, l’individualisme, l’interaction entre l’environnement immédiat des êtres et son influence sur leurs âmes, le quotidien faits de rituels inconscients, de gestes répétitifs sans conséquence, la vulnérabilité de cette « Amérique latente » (ainsi que la dénomme Luigi Sampietro dans un texte sur Edward Hopper dans le contexte historique américain), et c’est, pour moi, tout bonnement génial.

L’exposition au Grand Palais ? Bien sûr, j’irai cueillir ma cerise sur le gâteau…