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En exclusivité, quelques lignes pour vous !

Posted on July 9th, 2014

En exclusivité, voici quelques extraits de mon humble contribution au beau livre d’aquarelles de Florence Badetz, intitulé “Habitations des îles”, à paraître à la rentrée. Les textes sont d’Alain Duteil pour toutes les peintures de demeures coloniales. Je suis intervenue pour narrer l’esprit de sa partie “carnet de voyages”.

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Extraits…

“Jamais bien assis, jamais bien à l’ombre… S’installer pour croquer un paysage n’est jamais bien confortable. Cette gourmandise de l’instant, cette nécessité d’imprégnation vous saisit comme une injonction fortuite. Pourquoi ici et pas là ? Pourquoi maintenant et pas tout à l’heure ? Croquer une scène ne procède pas de la raison mais de l’instinct, et les couleurs s’installent dans vos mains avant même que vous n’ayez trouvé une marche pour vous asseoir…

Ombre ou soleil, mouvement des brins de lataniers ou des palmes géantes, les couleurs des maisons créoles, en hommage à la vie, se parent de mille jeux qui soulignent leur appartenance à la palette diaprée de la Caraïbe : céruléen des fonds de lagons, rouge sang flamboyant, fuchsia bougainvillier, vert manguier… On imagine volontiers un sourire d’enfant prêt à surgir derrière ces persiennes aux reflets d’azur, l’appel maternel au repas dominical, le fumet gourmand d’un colombo, la queue touffue d’un chat poussant la porte.

Quand le temps de s’éventer sera venu et que le jour confiera ses heures chaudes à l’intimité des alcôves, quand les mangues donneront tout leur velours et que l’on guettera le quénettier du chemin, alors les arbres se couvriront de feu et se feront appeler flamboyants. A quoi bon se cacher, alors, derrière d’aveuglants murets de chaux ? Guidé par un tapis rouge, le promeneur, attiré par ce brasier végétal, viendra scruter à toute heure le mystère de la case silencieuse.

Matin de renouveau sur la petite case de bois léger, de bois mangé, de boit peint et repeint jusque dans ses découpes et dentelles. Le soleil est doux, il fait encore bon laisser la lumière filtrer entre les cils au sortir de ses rêves en ce matin de demain ou peut-être de l’aube des temps. Case éternelle, rebelle aux tremblements de la terre et des hommes.

L’insularité prend tout son sens lorsque le mouvement ne s’imagine qu’en barque ou à vélo, lorsque les couleurs de la terre et de la mer dominent le champ de vision, lorsque portes et fenêtres restent entr’ouvertes à toute heure et que les animaux ne gênent personne sur la plage. L’insularité, c’est la sanctification de l’ombre, la courtoisie d’une proximité d’un autre temps, la retenue des grands solitaires.”

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En avant-première, gagnez un exemplaire du recueil “Etre(s) de Guadeloupe” !

Posted on May 19th, 2014

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Je l’attends depuis un bon moment, ce recueil de portraits, tirés au fil du temps et dont l’édition a mûri tout doucement, comme un graine qui germe sans qu’on la regarde. Enfin, enfin… roulement de tambours… il arrive en Guadeloupe cette semaine !!*

Pour fêter cela, je voudrais vous offrir le champagne, mais pour faire plus simple, je vous propose de trinquer en participant à un petit jeu qui pourra vous faire gagner un exemplaire de ce recueil !

Il suffit de répondre (ci-dessous, en commentaire à cet article) à une question + de relayer ce jeu sur votre page facebook !  A la fin de la semaine, parmi les gagnants, 3 seront tirés au sort !

Et la question est :

Quel est le fil d’Ariane des personnalités mises en avant dans le recueil “Être(s) de Guadeloupe ?”

Indice (avec clin d’œil discret) : la réponse est à un clic, sur le tumblr du livre, il faut lire un peu (beaucoup) partout, et ne pas avoir peur de la couleur…

 

* “Être(s) de Guadeloupe” est déjà disponible sur le site des éditions Orphie, et sera en vente en France métropolitaine à la rentrée prochaine…

 

Mon livre du moment : “Le Tour du monde d’un sceptique”, d’Aldous Huxley

Posted on May 1st, 2014

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Une âme-sœur m’a récemment tendu plus qu’un livre : sans le savoir, elle m’a fait voir un projet de vie. Avec  le “Tour du Monde d’un sceptique” d’Aldous Huxley, j’ai découvert une chronique de voyage qui, bien que datant de 1926, reste d’une étonnante actualité. Elle démontre à la fois la continuité de l’expérience de l’homme à travers les générations et l’importance de porter un regard humble, empreint d’humanisme et de respect aux cultures que l’on découvre. La quête de vérité, commune à l’humanité, est en effet un immense chemin peuplé de surprises, où l’esprit sceptique, malicieux et humoristique fait office d’équipement de survie. Quelques formules y révèlent les visions du futur auteur du “Meilleur des Mondes” : “La majorité des actions humaines ne sont pas faites pour être examinées avec les yeux de la raison“, “Ce n’est que lorsque la société a atténué, et, en grande partie, aboli la lutte pour l’existence personnelle que l’homme de valeur peut donner toute sa mesure“, ou encore : “L’Art n’est pas la découverte de la Réalité, quoi que puisse être la Réalité, ce que tout être humain ignore. Il est l’organisation d’un chaos apparent en un univers ordonné et humain.

Huxley analyse la mutation des valeurs au sein des contrées qu’il aborde avec une intelligence aiguë et une curiosité toute journalistique. Le Britannique parcourt les Indes, la Malaisie, le Pacifique et l’Amérique et narre ses impressions de façon parfaitement sincère, sans filtre, sans auto-censure, mettant en parallèle les arts de vivre, les façons de jouir de la vie, les structures sociétales, faisant de la sensibilité et des sentiments une grille de lecture universelle du monde. Alors que l’époque est encore celle des colonies, la perception d’Huxley est lucide sur les heurts et clivages que sème l’Européen vulgaire dans ces terres, sur l’hypocrisie des politiciens qu’il croise (“Plus il y a d’hypocrisie en politique, mieux cela vaut(…) Sans hypocrisie politique, pas de démocratie“), mais aussi, à Los Angeles, sur l’hystérie des gens, qui n’a pas pris une ride en près de cent ans (“La pensée est bannie de cette Cité de l’Effrayante joie et la conversation y est inconnue“.)

Le titre original du livre (“Jesting Pilate“) évoque la scène biblique durant laquelle Ponce Pilate interroge Jésus, sceptique : “Qu’est-ce que la vérité ?”.

Aldous Huxley- Jesting Pilate

Convaincu de l’importance d”‘essayer de comprendre avant de condamner“, Huxley déploie dans ce livre méconnu tout le potentiel humaniste dont il est alors muni. Fils et petit-fils de scientifiques travaillant sur les théories de l’évolution, il avait cette conviction profonde que chaque être humain naît avec des inclinations positives et porte naturellement en lui le souhait d’une bonne vie commune. Aldous Huxley, également connu pour ses expériences ultérieures avec le LSD, cherchait sa propre mystique, dont ses voyages, ses pratiques méditatives, bien avant l’heure, et en faveur d’une alimentation végétarienne ne sont qu’une des illustrations.

Pour le voyageur, d’aujourd’hui comme d’hier, ce livre est à l’esprit ce que la mélatonine est au jet-lag : un stimulant léger mais qui permet de s’adapter en toutes circonstances. Gardons en poche l’idée que “le fruit de la connaissance et de l’expérience est généralement le doute.”

L’Ennui chez Marguerite Duras

Posted on April 7th, 2014

from http://lesilencequiparle.unblog.fr/tag/marguerite-duras/

Une autre grande du XXème siècle aurait eu 100 ans ce mois-ci (l’autre étant, égoïstement, ma grand-mère Madeleine), c’est bien sûr Marguerite Duras, dont on réentend beaucoup parler (si tant est qu’on ait jamais cessé). Diffusé sur Arte le week-end dernier, le documentaire “Le Siècle de Marguerite Duras” de Pierre Assouline, m’a passionnée en ce qu’il m’a fait réfléchir à une énigme. Dans ce documentaire, Marguerite Duras (disparue en 1996) plaint ceux qui, comme son fils, devront affronter l’après “an 2000″, ce XXIème siècle “qui sera essentiellement caractérisé par l’ennui” (en substance). Notre époque, en ce qu’elle emprunte au matérialisme outrancier et stérile, à l’uniformisation des êtres et des cultures, aux sentiments tièdes et consensuels, à la transparence mièvre, à la vacuité de l’abondance et au politiquement correct en tout, confine en effet à d’inépuisables perspectives d’ennui. Difficile de ne pas ressentir cette vision durassienne autrement que comme transcendance.

Ce que je comprends moins, en revanche, c’est que L’Ennui (devrait-on écrire) est l’un des thèmes les plus récurrents de l’œuvre de Duras : l’ennui de l’existence, l’ennui d’être, celui qui ressemble à la mort, “la vie toute nue quand elle se regarde clairement”*, l’ennui infini, absurde, consubstantiel à l’homme. Suzanne, dans “Barrage contre le Pacifique“**, meurt d’ennui en permanence sans sa grande plaine tropicale. Dans “La Vie tranquille“, Francou est méchante d’ennui. Dans “Les petits Chevaux de Tarquinia“, c’est l’ennui du désir, dans “Moderato Cantabile“, l’ennui du couple et de l’alcool, et ainsi de suite. Qu’être sans l’autre ? Que faire de sa liberté ? Si le thème de l’ennui a tellement inspiré Duras, pourquoi plaindre ceux qui le vivraient pleinement, comme elle le pressentait ? N’aurait-elle pas dû, paradoxalement et si l’on va au bout de la réflexion, les jalouser ? Parler de la postérité comme d’une période qui serait, en soi, inintéressante, n’est-ce pas une forme d’orgueil et de vanité (et d’angoisse) signifiant : après moi, le monde ne peut que s’ennuyer ? Je m’interroge sincèrement.

Sur un thème plus concret, je dévie de mon sujet pour rappeler cette anecdote : “En 1992, après un dîner d’amis où Marguerite Duras a été consacrée auteur le plus surfait du moment, le journaliste Guillaume P. Jacquet (alias Étienne de Montety) recopie L’Après-Midi de M. Andesmas, un des livres célèbres de Marguerite Duras, en ne changeant dans le texte que les noms des personnages et en remplaçant le titre par « Margot et l’important ». Il envoie le résultat aux trois principaux éditeurs de Duras : Gallimard, POL et les Éditions de Minuit. Les Éditions de Minuit répondent à Guillaume P. Jacquet que « [son] manuscrit ne peut malheureusement pas entrer dans le cadre de [leurs] publications »; Gallimard que « le verdict n’est pas favorable »; POL que « [le] livre ne correspond pas à ce qu’[ils] cherchent pour leurs collections ». Le fac-similé des lettres de refus est publié dans le Figaro littéraire sous le titre « Marguerite Duras refusée par ses propres éditeurs »”**

Morale ? Ne jamais s’ennuyer d’écrire (ce qui revient à se décourager), car les éditeurs éditent souvent pour des raisons qui n’ont rien de littéraire.

* P. Valéry in “L’âme et la danse” (1967), cité par Alexandra Saemmer dans “Les Lectures de Marguerite Duras

** le livre de Duras que je préfère

*** merci Wiki et ce lien

Mon livre du moment : Olivier, de Jérôme Garcin

Posted on March 13th, 2014

 

oLIVIER gARCIN

 

J’ai lu, ces temps derniers, plusieurs livres traitant d’un sujet terrible : le scandale de la disparition d’un enfant. Entre mes mains, un peu par hasard, un peu par besoin, sont passés par exemple le déchirant Visions de Gérard, de Kerouac, mais aussi Le Fils de Michel Rostain (sur lequel je n’ai pas écrit de critique, mais que j’ai trouvé très fort, quoique d’une autre teneur), et puis récemment, Olivier, de Jérôme Garcin.

Dans ce témoignage poignant, Jérôme Garcin fait le récit d’une vie dont la trame est une absence fondamentale : l’amputation de son jumeau fauché à la veille de ses six ans sur une petite route de campagne. Dialogue d’outre-tombe, ou plutôt  monologue d’un ex-gémellaire, privé de celui que Michel Tournier appelait le « frère-pareil », Garcin y revisite ces années de silence sur un vide – amplifié de la mort, quelques années plus tard, du père, emporté par un cheval fou -, qu’il a fallu non pas combler, mais recouvrir d’une planche de salut : l’écriture. Mais aussi l’érudition et l’amour, car Jérome Garcin a fait de ces deux nourrices les moteurs de son canot de survie. Quant à ce silence, vraie mort des absents selon l’auteur, en le brisant, Jérôme Garcin opère une résurrection de son propre frère. Oui, Olivier est un sujet de discussion, on le croise à la librairie et en compagnie de milliers de personnes… Quelle unique et immense rétribution, à laquelle participe le regard apaisé de la mère de Jérôme Garcin sur ce travail de réhabilitation du double je et du double tu (au sens de muet) !

Olivier, c’est aussi une réflexion sur les liens uniques et absolus qui sous-tendent la gémellité, dans une langue touchante, précise, vraie. Le ton est celui de l’extrême pudique qui a décidé de montrer sa plaie : une diversion, ici d’ordre littéraire, est organisée autour de la douleur, par égard pour celui qui en est témoin. Pour autant, elle n’en est pas moins révélée. Il y a quelque chose de lourd, qui relève de l’inertie visqueuse (mais pas glauque) de celui qui remue une marmite au contenu figé par le temps. A lire, pour cette immense sensibilité si délicatement partagée, et pour une autre très belle relation que Jérôme Garcin convoque : l’amour des chevaux comme, métaphore évoquée par l’auteur, si monter, en tant qu’acte ascensionnel, était une démarche de foi.

Mon livre du moment : « Eloge de l’oisiveté »… par Bertrand Russell

Posted on February 6th, 2014

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Il est bon de prendre un peu de distance, parfois, avec un quotidien qui ne laisse, après son œuvre implacable d’épuisement, qu’un vide au bord duquel on ne trouve plus goût à grand chose. C’est ainsi que m’est tombé entre les mains, fort à propos et grâce à un ami bien intentionné qui se reconnaîtra, cet ouvrage sensé qu’est Eloge de l’oisiveté, de Bertrand Russell. Ce n’est qu’un opuscule d’une quarantaine de pages, mais il est sage de le garder sous la main et d’en relire un peu de temps en temps.

Les dictionnaires disent que « l’oisiveté désigne l’état d’une personne qui n’a pas d’activité laborieuse. Selon les époques, selon le contexte, la notion d’oisiveté est associée soit à une valeur, celle de l’otium antique (ou loisir, loué par Sénèque comme le propre de l’home libre) cultivée par l’aristocratie, soit à la paresse, à l’inutilité, dans une société sacralisant le travail. Elle est revalorisée par les sociologues et les philosophes modernes et contemporains comme instrument de lutte contre la productivité déshumanisante. » Cette définition me parait très juste.

Dans ce manifeste social datant des années 1930, Russell remet en question la notion de travail comme vertu, qui serait la cause des grands maux de ce monde. La morale du travail serait une morale d’esclave et le monde moderne n’aurait nul besoin d’esclave. La voie du bonheur et de la prospérité passerait par une diminution du travail, puisque le loisir serait indispensable à la civilisation, et en serait même le corollaire direct. Celui qu’il nomme le Maître de l’Univers, qui n’est autre que le matérialisme dialectique, n’aurait d’autre volonté que de nous asservir en nous berçant d’une fumeuse dignité du travail. Et de rappeler que la classe oisive d’autrefois a quand même permis l’avènement de la civilisation par les arts, les sciences et une réflexion sur les rapports sociaux. Sans elle, l’humanité en serait encore à la barbarie. J’ai relevé avec bonheur une réflexion sur la bonté comme la qualité morale dont le monde a le plus besoin. Et en effet, la bonté est le produit de l’aisance et de la sécurité, non celle d’une vie de galérien. Or, le monde moderne fournit une aisance et une sécurité (relatives, certes).

Russell est un philosophe britannique mort en 1970. Outre ses travaux sur le logique, la philosophie du langage et la théorie de la connaissance, il a souhaité construire une pensée rationaliste, qui s’adresse au plus grand nombre, prônant des idéaux peace and love qui font cruellement défaut dans notre société ultra-matérialiste. Il était aussi contre toute forme de religion, liée à la peur, engendrant le sadisme et la répression. Son manifeste Eloge de l’oisiveté, rappelle beaucoup l’ouvrage de Paul Lafargue Le Droit à la Paresse, dans lequel ce dernier rappelle que ce sont « les prêtres, les économistes, les moralistes » qui sont à l’origine de cet amour absurde du travail. Lafargue préconise trois heures de travail par jour. La proposition de Russell, cinquante ans après la sienne, la dépasse d’une heure.

Hélas, bien que fort rafraîchissant, il y a quelques objections opposables à ce manifeste. D’abord, la modernisation des outils de travail ne s’est pas traduite, au fil du temps, par une diminution du temps de travail. Ou plutôt, cette diminution du temps de travail s’est plutôt révélée synonyme d’une hausse de la productivité : donc création de richesse, densification du travail mais pas de création d’emplois (donc pas d’enrichissement de la population). L’exemple des 35h en France nous a montré que les freins et absurdités liées à cette obligation, avec une flexibilité imposée souvent très contraignante, se traduisent en fait par un temps libre qui n’est pas celui du loisir (payant) mais de la récupération. On peut aussi souligner que cette analyse du rapport labeur-temps libre date pas mal, puisqu’elle ne s’applique pas aux transformations liées à la tertiarisation du monde du travail.

Mais qu’importe, cette lecture m’a rappelé un embryon de réflexion sur ce qu’est la création de richesse aujourd’hui, et m’a fait un bien fou… Le fait qu’elle ne soit pas tout à fait adaptée à notre époque en fait un argument puissant pour s’en emparer sans plus attendre.

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Ma lecture du moment : “Proust contre Cocteau”, de Claude Arnaud

Posted on December 5th, 2013

Vous allez me remercier. Et à double titre. D’abord, il y a tous les ans à l’approche des fêtes ce fatidique-fastidieux moment du petit trot au travers de foules hostiles à la recherche, non pas du temps perdu, mais des cadeaux dont on aura oublié l’intention et la raison d’être à la minute où ils auront changé de mains, et au cours de ce petit trot, une errance angoissante à l’égard de l’un ou de l’autre des membres de son entourage pour le(s)quel(s) on ne sait vraiment mais alors vraiment pas quoi offrir. A cela, j’ai un remède. Oui. Sous la forme d’un cadeau qui vaut de belle-maman au neveu qui finit à peine sa plaquette de roaccutane, du copain qui a déjà tout à la cousine née insatisfaite.

Il s’agit du merveilleux livre de Claude Arnaud, “Proust contre Cocteau”, une somme de délices de l’intellect où l’on découvre deux frères semblables, presque jumeaux, quoique Proust fut de vingt ans l’aîné de “Cocto”, mutuellement reconnus comme tels, avec une figure maternelle certes à deux têtes mais pareillement omnipotente et dont la relation confina peu à peu à l’urticaire.

Cocteau, béni dès sa naissance dans un milieu bobo-chic flirtant naturellement avec cet ersatz d’une aristocratie de la fin du 19ème siècle, milieu que Proust, atteint de boulimie mondaine, lorgnait avec envie, est dépeint comme un jeune prodige prometteur, exalté, en comparaison de son “grand” frère, tout comme lui lady-like, inverti assumé, mais auteur plus virtuel, plus contemplatif, et aussi, hélas, plus vieux.  Ce dernier, véritable tyran affectif, est décrit comme monstrueusement grand, insupportable, chimérique et collant. Touchant mais impossible. Le totalitarisme vain et douloureux de la sensibilité de Proust à l’égard de celui qui jouit de sa liberté sans entraves échoue dans diverses tentatives d’exclusivité. Cocteau voulait qu’on le “pense”, rien de moins. Leurs velléités communes d’orientalisme sur fond d’opium, la référence commune aux mythologies anciennes, leurs préférences sexuelles, tout contribuait à cette complicité dangereuse : “Proust et Cocteau eurent d’emblée la chance de se faire rire aux larmes”.

Tous deux s’accordent sur tant de faits inamovibles et justes de ce monde dans lequel ils tourbillonnent. “En société, on n’est jamais qu’un homme du monde, une création de la pensée des autres”. Cette idée a-t-elle pris une ride ? Mais alors que Cocteau pose un fait de gloire après l’autre, Proust trouve encore “les mille manières de fuir  l’écriture dans le brio oratoire”.

Claude Arnaud fait ici une analyse brillante et fine des subtilités narcissico-littéraires sous-tendant l’admiration que Proust et Cocteau se vouaient l’un à l’autre et qui se transforma en puissante rivalité. Il faut toute l’érudition de l’essayiste et du critique pour mettre en perspective l’impact de l’un sur l’autre et le talent du romancier pour construire cet édifice psychologique passionnant avec autant de style.

“Proust contre Cocteau” est donc bien une appellation à relire ces deux grands à l’aune de cet éclairage plus savoureux qu’une madeleine. Mais, me demanderez-vous, il fallait me remercier à double titre. Le premier, en rapport avec la course aux cadeaux, on a compris. Et le deuxième ? Eh bien, vous allez non seulement l’offrir, mais vous allez le lire, et là vous comprendrez.

les enfants terribles illustration jean Cocteau

 

Un conte pour enfants : Lucy l’intrépide

Posted on September 4th, 2013

Un conte pour les petits… 

Les aventures de la souris la plus drôle de l’Ouest reprennent ! Et parce que les premiers épisodes datent un peu et pour éviter de les chercher aux tréfonds de ce blog ((ils sont ici et ),  voici la version complète de…

Lucy l’intrépide

Il était une fois une souris au pelage gris et luisant, munie d’une petite paire d’yeux bleus vifs, que surmontaient de jolies oreilles d’un rose poudré qui avaient l’air si douces qu’on les aurait bien caressées une petite heure avant de s’endormir. Cette souris s’appelait Lucy et vivait dans une maison rectangulaire, dont elle avait entendu dire, par la petite fille de la maison, que c’était une boîte à chaussures. Pour Lucy, c’était une maison parfaitement proportionnée, disposée au cinquième étage d’une armoire attaquée par les termites, dans un fond de couloir peu fréquenté. Le soir venu, Lucy descendait faire un tour dans la grande maison qui abritait son impasse, euh, son fond de couloir. Elle se laissait tomber de tout son petit poids dans le trou existant entre le coin de l’étagère et le fond de l’armoire, trou que l’on retrouvait à chaque niveau du grand meuble, puisque, par souci d’économie, on avait construit des étagères sans coins, à angles perdus. En moins de temps qu’il n’en faut pour esquisser un large sourire de contentement accompagné d’un soupir de bonheur, Lucy atterrissait avec un léger rebond au milieu d’un tas de vieilles chaussettes dépareillées que l’on gardait pour faire des chiffons. Lucy s’aventurait alors de pièce en pièce, dans cette grande maison blanche qui sentait le pain grillé.

souris Lucy

Elle s’arrêtait d’abord chez Arnold, le petit garçon qui ressemblait tant au grand monsieur de la maison. Sa porte était toujours entrouverte la nuit. Elle se faufilait entre le mur orné de stickers de voitures de courses et de véhicules utilitaires et le grand coffre en osier contenant la grande majorité des jouets du garçonnet. Elle avait songé s’y installer quand elle avait emménagé dans la maison, mais l’enfant ouvrait sans cesse le coffre, de sorte qu’elle eut été sans cesse dérangée. Un vrai cauchemar ! Elle grimpait ensuite le long du pied du lit d’Arnold, puis s’approchait à pas feutrés de son visage. Le bienheureux dormait en général avec un petit sourire, ses lèvres légèrement séparées par un petit souffle sec et rythmé. Arnold avait l’extrême bonté de laisser une généreuse quantité de miettes autour de lui, quand il était à     table, et malgré l’irrépressible besoin de sa mère de tout nettoyer, la fatigue la gagnait et elle en laissait toujours un peu.

Pour le remercier, Lucy frottait toujours ses petites oreilles roses sur le bout du nez d’Arnold, ce qui le faisait sourire un peu plus. Après quoi, Lucy s’en allait en courant, dévalait le pied du lit et longeait le coffre en osier jusqu’au couloir. Lucy marquait ensuite un autre arrêt chez Marcy, la petite blonde qu’elle avait entendu prononcer le nom de boîte à chaussures. Marcy avait tout le temps chaud…

Et la nuit elle dormait bras écartés, jambes tendues, drap repoussé à ses pieds, fenêtre grande ouverte. Lucy entrait par la porte, elle aussi grande ouverte, et se glissait sous le tapis orange et rouge en coton tissé du Guatemala que sa marraine lui avait envoyé pour son anniversaire. Arrivée près du lit de Marcy, Lucy n’avait qu’à s’accrocher au drap dégoulinant sur le parquet pour se hisser sur le matelas. Marcy avait l’extrême bon goût de cacher des petits bonbons à la violette dans le tiroir de son bureau, auquel une large fissure au fond du meuble donnait accès. Quand on claquait le tiroir un peu fort, il arrivait que des bonbons tombent par la fissure. Il n’y avait plus qu’à se faufiler sous le bureau pour les ramasser. Pour la remercier, Lucy frottait toujours ses oreilles roses sur la plante des pieds de Marcy, qui émettait alors un petit rire aigu et mélodieux d’environ trois secondes. Après quoi, Lucy s’en allait en courant, dévalait le drap jusqu’au parquet, et, plongeant à nouveau sous le mince tapis jusqu’au couloir, Lucy se retrouvait alors dans le grand salon blanc immaculé, où elle restait toujours quelques secondes intimidée par tant de propreté. Comment diable quatre personnes pouvaient-elles vivre sans laisser quelques coins de désordre douillet où se nicher pour faire la sieste ? C’est alors que Gazelle, la chatte tigrée de la maison arrivait tranquillement, sortant de la chambre des parents en bâillant.

Quand leurs regards se croisaient et que Lucy apercevait l’étincelle dans l’œil gauche de Gazelle, la course poursuite commençait. Lucy patinait quelques secondes avant de s’élancer…

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Une nuit, alors que Lucy observait son rituel habituel (chatouilles du nez d’Arnold, frottement des pieds de Marcy, atterrissage dans le salon blanc de blanc, rencontre avec la chatte Gazelle et début de la course poursuite), elle n’eut d’autre choix que de se précipiter dans la chambre des parents, dont la porte était comme d’habitude entrebâillée au cas où l’un des enfants appelât pour un dernier baiser.  Claire, la maman, était couchée en chien de fusil (quelle expression désagréable, se dit Lucy) et dormait le visage reposant au creux de sa main gauche bien ouverte. Paul, le papa, dormait les bras étendus derrière la tête, bercé par son propre ronflement.

Gazelle à ses trousses, Lucy joua le tout pour le tout et plongea sous la couette des parents, qui lui semblait plus longue qu’une bâche de piscine, et remonta en direction du nord en longeant le dos de Claire. « Oh Paul, tu me chatouilles, laisse-moi dormir… », dit Claire en pouffant, avant de respirer un grand coup et de retomber dans un profond sommeil.

Lucy se retourna, et aperçut les oreilles pointues de Gazelle au bord du lit, sur lequel elle n’osait pas monter, se l’étant fait interdire un nombre de fois incalculable par Paul qui la grondait souvent. Lucy était piégée, où diable pouvait-elle aller ? Elle eut l’idée de monter plus haut, sur la tête de lit, pour avoir une meilleure vue du champ de bataille. Elle se faufila donc au-dessus du visage de Paul avant de grimper. « Oh, Claire, tes cheveux ! », dit Paul en râlant, avant de respirer un grand coup et de retomber dans un profond sommeil.

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Du haut de son perchoir, au-dessus du lit des parents, Lucy dominait la situation. Gazelle était enragée. Mais il fallait trouver une solution, elle ne pouvait tout de même pas rester là pour le restant de ses jours, sans compter que l’heure passait et que la maisonnée allait bientôt se réveiller.

Soudain, un flash illumina la chambre, immédiatement suivi d’un coup de tonnerre que Lucy jugea bien plus fort que le son de l’aspirateur. Eclair ? Tonnerre ? Gazelle détestait l’orage, ça, c’était connu de longue date. Sauvée, je suis sauvée, se dit Lucy. Et elle n’avait pas tort. Gazelle rentra sa grande queue touffue, baissa ses oreilles à la manière d’une casquette retournée, et se recroquevilla sur elle-même. A ce moment-là, un grondement terrible secoua toute la maison et Gazelle rampa sous le lit de Claire et Paul. Je tiens ma chance, se dit Lucy. Et elle n’avait pas tort. D’un bond, Lucy quitta sa tour d’observation et rejoint la terre ferme. Alors qu’elle s’apprêtait à rejoindre le salon blanc, elle s’arrêta un instant sur le seuil de la chambre. Dehors, les éclairs déchiraient le ciel. Il pleuvait des cordes (ou peut-être des queues de souris, se dit Lucy). Cela doit faire à peu près le même effet d’être coincé dans un tambour en pleine fanfare, pensait-elle. Mais elle n’avait absolument pas peur.

Malgré sa victoire, car c’en était une, Lucy avait quelques remords d’abandonner Gazelle à son immense frayeur. Dans le fond, se dit-elle, Gazelle aurait pu m’attraper un certain nombre de fois, et elle ne l’a pas fait, elle n’est pas si méchante. Elle se rapprocha donc le plus doucement possible et trouva Gazelle roulée en boule, tout au fond du bout du fond du bout de sous le lit, la tête coincée sous ses pattes, tremblant de peur.

Lucy se rapprocha et lui dit gentiment : « Écoute, si tu as peur, je connais un endroit où tu te sentiras en sécurité. Je veux bien t’y emmener si tu me promets de ne pas me croquer. » Gazelle sortit une oreille pointue, dégagea un œil, attendit une seconde, puis montra promptement son museau et dit : « D’accord, mais j’espère que ce n’est pas loin, je ne peux pas rester longtemps à découvert sous ce grand orage. » « Ce n’est pas loin, viens avec moi », dit Lucy. Alors, Lucy se mit à trotter, et Gazelle se mit à trotter derrière elle, mais elle avait tellement peur que Lucy sentait les tremblements de ses moustaches lui frôler les pattes arrière.

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En moins d’une minute, Lucy et Gazelle furent dans le couloir. Bien sûr, Lucy voulait retourner  chez elle, car à un étage de son immeuble (euh de son placard), il y avait une grande couverture de fourrure toute douce disposée au fond d’un panier, parfaite pour rassurer Gazelle. Mais la porte, d’habitude entrouverte, avait claqué. Que faire ? « Sainte-Souris, je vous en prie, aidez-nous », dit Lucy. Gazelle n’était pas encore morte, mais presque évanouie de peur. « Mais bien sûr, j’ai trouvé », dit Lucy ! Gazelle, rapproche-toi de la porte. Il faut que tu me fasses la courte échelle ». Lucy s’éloigna vers le fond du couloir, prit son élan, et courut de toutes ses forces vers la porte, puis sauta sur la tête de Gazelle avant de se propulser vers la poignée de la porte. Raté ! Elle retomba et pour éviter qu’elle ne se blesse, Gazelle la rattrapa de ses deux pattes jointes. « Fais donc attention, tu as failli me griffer », dit Lucy. « Oui, mais j’ai voulu t’éviter de t’écraser par terre », rétorqua Gazelle, qui reprit ses gémissements alors qu’un nouvel éclair transperçait le ciel.

« Où vas-tu comme ça ? », demanda-t-elle à Lucy qui partait vers la chambre d’Arnold. La petite souris ne répondit pas mais revint tout de suite avec une balle de base-ball qui sentait bon le cookie écrasé et qu’elle déposa aux pieds de Gazelle. « Où vas-tu encore ? » demanda Gazelle à nouveau, alors que Lucy se dirigeait vers la chambre de Marcy. La petite souris ne répondit pas mais revint tout de suite avec un crayon rose à la mine cassée qui sentait le chewing-gum. « Je tremble de peur et tu joues avec les affaires des enfants ? » demanda Gazelle, inquiète. « Tu vas voir, répondit Lucy. Pose cette balle de base-ball sur ta tête » (Lucy huma une dernière fois sa bonne odeur).

La jolie souris retourna tout au fond du couloir cette fois-ci, le crayon en main, et prit une profonde respiration. Elle s’élança à nouveau en direction de Gazelle, courant comme elle n’avait jamais couru lors d’aucune course poursuite, le petit duvet de ses oreilles couché par le vent, sa petite graisse du ventre ballottant à droite et gauche, puis, armée de sa lance, elle bondit vers la balle de base-ball posée sur la tête de Gazelle et prit son appui, à l’aide du crayon, pour sauter bien plus haut, à la manière des champions de saut en hauteur. Cette fois, alors qu’elle volait littéralement, elle lâcha le crayon en même temps qu’elle atterrit sur la poignée de la porte, où elle se cramponna de toutes ses forces.

La porte s’ouvrit ! Gazelle et Lucy, ravies, se jetèrent dans le grand panier à fourrures et se serrèrent l’une contre l’autre. Alors que Lucy s’endormait déjà en bavant légèrement, Gazelle lui dit : « Tu sais, je n’ai jamais eu l’intention de te croquer, je n’aime pas chasser, je faisais semblant pour avoir l’air d’un vrai chat, comme à la télévision ». Depuis cette nuit, Lucy et Gazelle devinrent inséparables. Rien de tel qu’un bon orage pour se faire des amis !

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Ma presque lecture de plage : “En chemin avec la beauté”, de Michael Lonsdale

Posted on August 18th, 2013

En cette période de vacances, qui devrait, en un monde idéal, être synonyme d’aventure, de culture, et même de beauté, trois grâces nécessaires à la fabrique de moments mémorables, je voudrais dire un mot desdites lectures de plage. Oui, ce livre qui traîne dans un sac, dont les pages sont garnies de sable et les coins cornés, mais dont le flyer de soirée qui lui sert de marque-page peine à égaler la vitesse de reproduction des lendemains d’apéro arrosé…

Les lectures de plage sont un mythe, notamment pour les jeunes parents, plus occupés à surveiller leur progéniture ou à chercher ce sommeil réparateur égaré on ne sait où (mais on sait quand) qu’à tenter une dangereuse immersion littéraire. Pourtant, pour la survie de l’intellect, il faut bien que quelques idées traversent les crânes anesthésiés par la baisse de pression, et je fais ainsi le vœu pieux (mais pas bien-pensant) que ces quelques livres accrocheront l’attention de ceux qui ne sont pas dans la situation sus-décrite.

Ainsi, alors que la semaine dernière je parlais de Steinbeck, c’est maintenant au grand Michael Lonsdale que je pense, et à ce voyage en lui-même qu’il propose avec “En chemin avec la beauté”, recueil intime des émotions picturales, théâtrales et cinématographiques qui l’ont accompagné tout au long de sa vie. Dans ce livre illustré, qui se picore, un sourire aux lèvres, avec émerveillement et gourmandise, Michael Lonsdale partage son rapport très personnel à l’art, moteur de son jeu et de sa carrière d’acteur mais aussi de ses choix de vie et même de sa foi. Une inspiration éclectique et généreuse, de Chagall, conteur d’histoires, à Carl Theodor Dreyer (réalisateur danois) en passant par Caravage, Van Gogh, Bruegel, Munch, Thérèse de Lisieux et bien d’autres.

Le livre parfait à (s’) offrir pour aborder la fin de l’été sur une note sensible et pure.

“En chemin avec la beauté”, de Michael Lonsdale. Ed. Philippe Rey, 2012.
 
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Ma lecture de plage : “Voyage avec Charley”, de John Steinbeck

Posted on August 10th, 2013

En cette période de vacances, qui devrait, en un monde idéal, être synonyme d’aventure, de culture, et même de beauté, trois grâces nécessaires à la fabrique de moments mémorables, je voudrais dire un mot desdites lectures de plage. Oui, ce livre qui traîne dans un sac, dont les pages sont garnies de sable et les coins cornés, mais dont le flyer de soirée qui lui sert de marque-page peine à égaler la vitesse de reproduction des lendemains d’apéro arrosé…

Les lectures de plage sont un mythe, notamment pour les jeunes parents, plus occupés à surveiller leur progéniture ou à chercher ce sommeil réparateur égaré on ne sait où (mais on sait quand) qu’à tenter une dangereuse immersion littéraire. Pourtant, pour la survie de l’intellect, il faut bien que quelques idées traversent les crânes anesthésiés par la baisse de pression, et je fais ainsi le vœu pieux (mais pas bien-pensant) que ces quelques livres accrocheront l’attention de ceux qui ne sont pas dans la situation sus-décrite.

Aujourd’hui, puisqu’il faut commencer quelque part, voici mon livre du moment (aux coins encore neufs): « Travels with Charley », de John Steinbeck. Le grand témoin de l’Amérique, attaché à la terre mais aspirant à voler, y décrit sa dernière expédition, en 1962, à travers les paysages d’Oncle Sam, à bord d’un mobil-home nommé Rocinante, du nom du cheval de Don Quichote, en compagnie de son chien, Charley. La nostalgie et le besoin de raconter les rencontres humaines sont prégnantes, dès les premières pages. La terre y est décrite avec autant de talent (du romancier) que de précision (de reporter). Steinbeck était déjà malade, quand il a entrepris cette épopée, et il a sans doute souhaité, plus qu’une mise à jour de son regard sur les États-Unis, voir les grands espaces de son pays une dernière fois. Son récit en est d’autant plus émouvant.

D’autres idées me viendront, je pense (enfin, j’espère). Et vous, quelles sont vos tentatives de lectures de plage ?

*Voyage avec Charley – J. Steinbeck (1962).

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Un conte pour les petits… 1ère Partie

Posted on May 16th, 2013

Pour vos têtes blondes, brunes, ou rousses, voici un petit conte, diffusé en plusieurs parties, qui leur donnera l’illusion que vous êtes un(e) magicien(ne) et que vous sortez des histoires de votre chapeau aussi facilement que les bières de votre frigo, euh le champagne du seau , bref… très facilement.

Lucy

Il était une fois une souris au pelage gris et luisant, munie d’une petite paire d’yeux bleus vifs, que surmontaient de jolies oreilles d’un rose poudré qui avaient l’air si douces qu’on les aurait bien caressées une petite heure avant de s’endormir. Cette souris s’appelait Lucy et vivait dans une maison rectangulaire, dont elle avait entendu dire, par la petite fille de la maison, que c’était une boîte à chaussures. Pour Lucy, c’était une maison parfaitement proportionnée, disposée au cinquième étage d’une armoire attaquée par les termites, dans un fond de couloir peu fréquenté. Le soir venu, Lucy descendait faire un tour dans la grande maison qui abritait son impasse, euh, son fond de couloir. Elle se laissait tomber de tout son petit poids dans le trou existant entre le coin de l’étagère et le fond de l’armoire, trou que l’on retrouvait à chaque niveau du grand meuble, puisque, par souci d’économie, on avait construit des étagères sans coins, à angles perdus. En moins de temps qu’il n’en faut pour esquisser un large sourire de contentement accompagné d’un soupir de bonheur, Lucy atterrissait avec un léger rebond au milieu d’un tas de vieilles chaussettes dépareillées que l’on gardait pour faire des chiffons. Lucy s’aventurait alors de pièce en pièce, dans cette grande maison blanche qui sentait le pain grillé.

souris Lucy

Elle s’arrêtait d’abord chez Arnold, le petit garçon qui ressemblait tant au grand monsieur de la maison. Sa porte était toujours entrouverte la nuit. Elle se faufilait entre le mur orné de stickers de voitures de courses et de véhicules utilitaires et le grand coffre en osier contenant la grande majorité des jouets du garçonnet. Elle avait songé s’y installer quand elle avait emménagé dans la maison, mais l’enfant ouvrait sans cesse le coffre, de sorte qu’elle eut été sans cesse dérangée . Un vrai cauchemar ! Elle grimpait ensuite le long du pied du lit d’Arnold, puis s’approchait à pas feutrés de son visage. Le bienheureux dormait en général avec un petit sourire, ses lèvres légèrement séparées par un petit souffle sec et rythmé. Arnold avait l’extrême bonté de laisser une généreuse quantité de miettes autour de lui, quand il était à table, et malgré l’irrépressible besoin de sa mère de tout nettoyer, la fatigue la gagnait et elle en laissait toujours un peu.  Pour le remercier, Lucy frottait toujours ses petites oreilles roses sur le bout du nez d’Arnold, ce qui le faisait sourire un peu plus. Après quoi, Lucy s’en allait en courant, dévalait le pied du lit et longeait le coffre en osier jusqu’au couloir. Lucy marquait ensuite un autre arrêt chez Marcy, la petite blonde qu’elle avait entendu prononcer le nom de boîte à chaussures. Marcy avait tout le temps chaud…

Mon livre du moment : « C’est fort la France ! », de Paule Constant

Posted on May 8th, 2013

Les amis qui vous font découvrir un univers littéraire sont précieux. Je me sens donc un peu plus riche depuis que j’ai découvert, grâce à une amie, que Paule Constant était une conteuse douée, qui sait se perdre dans les détails d’une fiction tout droit sortie de son imagination pour en sortir une vérité universelle, décapante ou fertile – (dont j’ose espérer qu’elle existe, dans ma vanité d’auteure en devenir). Ce roman, qui mérite pleinement cette classification, bien que prenant la forme d’un récit d’enfance, porte d’abord un titre étonnant, et en fait, à mon sens, pas très attrayant, à une époque où insérer le mot France en haut d’un texte suscite immanquablement toutes sortes de soupçons. On devine pourtant l’ironie sous-jacente derrière cette exclamation à la bonne franquette, qui revient à deux reprises plutôt grinçantes au cours du récit.

mission Batouri

Dans cet opus de Paule Constant, un regard sur l’entreprise coloniale française, on est dans un décalage permanent et particulièrement bien mené. Décalage à la fois dans l’angle d’attaque – une Afrique comme on n’en parle peu ou pas-, et dans le temps – puisque les personnages (fictifs) revisitent leur passé (tout aussi fictif), selon le principe de reconstruction inhérente au travail de mémoire. Tout d’abord, la forme. Je reprends ici quelques mots de la quatrième de couverture, car je ne saurais mieux résumer le récit. « Une romancière reçoit une lettre lui reprochant de s’être moquée, dans son dernier livre, des charmes de la vie coloniale, et surtout d’avoir masqué les vrais drames qui s’étaient déroulés trente ans plutôt à Batouri, dans un coin perdu du Cameroun. Lui rendant visite à Paris, elle reconnaît dans sa correspondante madame Dubois, la femme de l’Administrateur qui régnait sur ce petite poste français au cœur de la brousse lorsqu’elle-même avait six ans. En comparant ses souvenirs avec ceux de madame Dubois, la narratrice fait renaître dans une évocation féroce, véritable apocalypse comique, ce monde disparu aux couleurs de l’Afrique, où madame Dubois maintenait les rites surannés d’une métropole idéalisée. »

colonie Batouri

Les faits évoqués se déroulent donc, on l’aura compris, avant l’indépendance, dans un arrière-arrière poste où n’accèdent que ceux qui n’ont eu ni les compétences ni l’entregent d’obtenir mieux. Le monde y est hostile. Pourtant, Madame Dubois se bat, en toute sincérité, chaque jour qu’un Dieu fait (dont on doute qu’il soit bienveillant), pour être à la hauteur d’une image d’Epinal de la France dont elle sait finalement assez peu, l’ayant quittée tout juste unie à son administrateur des colonies de mari. Page après page, on assiste à une démythification autant qu’à une démystification sans complaisance de cette vie des Blancs métropolitains soi-disant bien installés au frais de la République, en fait étrangers en cette terre de soleil, déracinés, méprisés chez eux, plongés dans cette réalité diminuée, condamnés à nager entre deux eaux.

L’originalité de cette langue tient dans la forme à sa poésie et dans le fond à cette ultime transcendance des clichés, qui décrit une vie dure, isolée, peu enviable, où ceux qui se croyaient bien intégrés étaient, dans leurs meilleurs jours, tout juste tolérés. Où les conventions absurdes d’une métropole qui se fichait bien d’eux tenaient lieu d’agenda et apportaient un semblant de sens au quotidien, tel un coq gaulois non averti du décalage horaire mais dont on ne mettrait pas en doute l’instinctive ponctualité. Où le ridicule le disputait au sordide, où les bonnes intentions s’arrêtaient au choc des civilisations. Où les porteurs de bonnes intentions n’avaient que peu d’intérêt pour les pays qu’ils se croyaient investis de sauver, mais beaucoup, en revanche, pour celui – au drapeau tricolore – auquel ils étaient si fiers d’appartenir. La démonstration d’une illusion, féroce et tendre à la fois, orchestrée méthodiquement, sous le faîtage d’une plume riche, précise, comique et… exclamative.

c'est fort la France

Mon livre du moment : « Certaines n’avaient jamais vu la mer », de Julie Otsuka

Posted on March 20th, 2013

Sur ce livre, qui se lit d’une traite, avec beaucoup d’émotion, je voudrais d’abord dire un mot du ton choisi, inventé par Julie Otsuka. Car il y a du sang neuf, là-dedans, et ce n’est pas rien. Au fil des pages, Otsuka pousse, par tranchées, le cri silencieux des Japonaises, à travers une puissante incantation qui permet au jeu du moi de devenir un je pour nous.

Au-delà de la forme, c’est un livre qui réunit beaucoup de fantasmes de l’Asie sur l’Occident, et vice versa. Le péril jaune version japonaise, pétri des préjugés sur ces gens si différents des Blancs, mais si propres, si courtois, si disciplinés, si honnêtes, si prompts à servir. La trame du livre, ce sont les femmes, ces « picture brides » japonaises, qui débarquèrent de 1910 à 1921 pour une vie meilleure, loin des rizières, aux côtés de compatriotes ayant réussi. Ces hommes, qui les attendaient à l’arrivée, étaient bien plus vieux, en réalité, que sur les photos. Mais surtout, bien pauvres et bien paysans. Ces femmes, dont certaines étaient très jeunes, dont certains n’avaient jamais vu la mer, qui avaient bravé l’Océan Pacifique pour s’assurer un avenir américain, un avenir de rêve, durent ravaler leurs espoirs, leur déception, leur dégoût, leur fierté, pour devenir les dociles épouses d’étrangers avec lesquels elles ne partageaient que le lointain souvenir d’un pays d’origine.

japanese laborers, California

Les années passent. Des enfants naissent. Ils parlent au moins autant anglais que japonais. Ils ne veulent pas être des Nisei (deuxième génération de Japonais). Ils veulent être Américains. Quand la Seconde guerre mondiale éclate, les gentils Japonais sont catapultés au rayon de suspects. Collabo. Coupables par défaut. On ne voit plus d’eux que leurs différences. Ils sont si mystérieux. Finalement, on ne sait rien d’eux. Ils ne montrent rien. Ils complotent contre les Américains. Ils nous détestent. C’est une bombe à retardement au cœur même de notre pays. Au lendemain de l’attaque de Pearl Harbor, l’idée de les déporter devient urgente. Elle est à portée de main. A portée de cette main de la patronne blanche, délaissée par son mari, que tient pour la rassurer la parfaite servante japonaise. A portée de cette main du fermier yankee qui hier, écrivait des lettres pour faire soigner ses ouvriers japonais. Petit à petit, les Japonais disparaissent des quartiers. Ils sont de moins en moins nombreux. Le bruit court que l’on vient les chercher en pleine nuit. Le bruit court qu’on les envoie par train à l’autre bout du pays. Le bruit court que c’est pour leur sécurité. Le bruit court que c’est pour la sécurité du pays (ils sont une vraie menace, ils pourraient espionner, ils pourraient saboter). A travers les États-Unis, 110 000 d’entre eux seront envoyés dans des « War Relocation Camps ». Bien qu’incomparables aux camps nazis, ces camps de concentration étaient tout de même des prisons. Les Américains blancs s’interrogent : où sont-ils ? Vivent-ils encore ? Sont-ils bien traités ? Peu à peu, jusqu’à la fin de la guerre, ils disparaissent du paysage et des esprits.

La xénophobie latente, qui pétrit toute culture, est si véloce à resurgir dès qu’un conflit apparaît. La guerre et la peur font de l’espace interfrontalier un huis clos. L’autre, c’est alors l’enfer. Il n’y a pas d’issue : l’autre doit payer. La présence japonaise aux États-Unis est bien sûr historique, elle remonte à la fin du XIXème siècle. Mais c’est l’histoire d’une culture de la discrétion, de l’oubli de soi pour la communauté, un endroit où l’on n’étale pas ses souffrances. L’histoire d’un certain silence. A l’image de bien des générations d’immigrés au pays de l’Oncle Sam – l’une des clés de l’assimilation et de la cohésion sociale américaine-, les Japonais ont choisi d’oublier. Les Américains d’origine européenne, eux, ont préféré rester discrets, jusqu’à Reagan, en 1988, qui dénonça l’hystérie de la guerre, les préjugés raciaux, l’absence de leadership. Mais à travers l’Ouest des États-Unis, on croise aujourd’hui, ça et là, un mémorial en hommage aux Japonais déportés. Une stèle. Un petit coin dans un musée local.

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« Certaines n’avaient jamais vu la mer » est un beau livre parce qu’il annihile le groupe et célèbre l’existence. Et rend aux Japonais leurs individualités. Ces Japonais dont le sens civique et l’empressement à fondre leurs intérêts propres dans celui, plus large mais parfois pas tout à fait raccord, du groupe, qui ont permis de tirer le rideau sur cette injustice aussi flagrante qu’humiliante. Visés par ces affiches s’adressant aux « personnes d’ascendance japonaise », ce ne sont pas des silhouettes asiatiques interchangeables. Ce sont des âmes, des êtres de chair, de rires, de pleurs et de souffrances qui sont partis, à la cloche de bois, sonnée par l’incarnation occidentale de la lutte contre le péril jaune. Une histoire méconnue, que Julie Otsuka raconte avec une insistance bouleversante.

 « Certaines n’avaient jamais vu la mer ». Julie Otsuka (2012, Plon) Prix Femina.

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Mon livre du moment : “Visions de Gérard”, de Jack Kerouac

Posted on December 5th, 2012

Parler de l’intimité d’un autre ou même de l’intimité en général, c’est souvent parler de sa propre intimité. Par exemple, si je vous dis dans le creux de l’oreille que « Visions de Gérard », de Jack Kerouac, m’a bouleversée aux larmes, eh bien cela dévoile, il me semble, beaucoup sur qui je suis véritablement. C’est donc là un exercice bien délicat pour moi de tâcher d’expliquer ce qui est si unique dans ce livre sans me Lire la suite…

Mon livre du moment : « Eloge de l’Ombre », de Tanizaki

Posted on September 26th, 2012

Bon, je triche un peu, car « Eloge de l’Ombre », de Junichiro Tanizaki, je l’ai lu il y a deux mois, avec des yeux tout neufs d’ailleurs, tout juste sortis de la pénombre grâce aux miracles de la chirurgie réfractive. Depuis, je voulais en dire un mot, mais la façon dont le quotidien s’empare insidieusement de ma personne (grand sujet) m’en a jusqu’ici empêchée. D’abord, ce livre court (70 pages) se lit d’une traite. Au bout Lire la suite…