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Ma lecture du moment : “Le Rivage des Syrtes”, de Julien Gracq

Posted on November 15th, 2017

J’ai fait une rencontre importante. Qui m’a, dans un premier temps, transportée d’enthousiasme et d’admiration. Et puis, au fil d’un voyage narratif qui sillonnait plus souvent qu’à son tour dans l’obscurité, cette rencontre m’a laissé un goût étrange, mitigé. Le Rivage des Syrtes, publié en 1951 par José Corti, éditeur connu pour son goût délicat et inspiré, qui valut à Julien Gracq le prix Goncourt (qu’il refusa), représente pour moi un choc esthétique. Dans ce roman en douze chapitres, l’évocation poétique de l’attente, de la contemplation et de la perception fantasmée de l’autre (sans qu’il y ait véritablement d’action) tient de la prouesse. Dans une république fictive de type cité-état sur le déclin, nommée Orsenna, un jeune homme quelque peu désœuvré, Aldo, fils d’un haut dignitaire, est nommé « observateur » (un titre militaire) dans la province des Syrtes, à la frontière maritime qui sépare Orsenna du Farghestan, frontière surveillée dans le cadre d’une guerre qui oppose les deux pays depuis trois siècles. Sans fait militaire depuis une éternité, cette guerre se traduit en réalité par une paix de facto, où chacun campe sur ses positions. Avec la capitaine Marino, qui dirige l’austère forteresse en ruines, et trois autres officiers, Aldo va imperceptiblement changer les choses. Indirectement poussé par la belle Vanessa Aldobrandi, autre héritière d’une grande famille, Aldo joue à l’apprenti-sorcier et va réveiller cette guerre endormie, sans autre raison que celle de se sentir vivre, ce qui mènera Orsenna au désastre. On pense, dans un registre moins solennel, à ce fameux titre du Monde en mars 1968 intitulé « La France s’ennuie », dont on se demande s’il a pressenti ou déclenché les évènements du printemps 1968.

Dès le début, on ressent le dégoût d’Aldo pour sa destinée, son incompréhension de la nature humaine et son mal-être intérieur, que traduit l’ambiguïté de ses sentiments pour son compagnon Marino, entre affection et mépris. Dans la province des Syrtes, les paysages sont glauques : des lagunes humides, dépressives, plongées dans la torpeur d’un temps qui s’écoule indifférent aux hommes. Les communautés locales oppressées par l’histoire, la crainte et le provincialisme, sont promptes à faire vivre les rumeurs. La métaphore est sublime, mais justement l’abondance d’allusions, de symboles et d’allégories, qui interviennent comme autant de digressions, finit par nuire non pas tant à la fluidité du récit qu’à la compréhension du texte qui, régulièrement, devient cryptique. La langue, poétique, avance une rigueur stylistique exceptionnelle et forme des phrases où chaque mot, méticuleusement choisi, est chargé de sens, enveloppant le texte d’une densité qui impose une certaine lenteur de la lecture, d’autant plus que les faits du récit sont le plus souvent supposés, perçus, imaginés. Abscons. Le Rivage des Syrtes est un Cas. Une œuvre qui frôle le génie, mais le manque de peu en raison de son hermétisme. La mélodie de Gracq vous emmène dans de fort lointaines rêveries, mais vous plante là et vous y perd, sans jamais vous nourrir d’un thème ou d’un refrain qui puisse vous relancer. Le risque, c’est l’ennui. Mais un ennui fascinant, qui mérite d’être connu.

 

Mes livres du moment : la saga d’Elena Ferrante

Posted on June 1st, 2017

 

C’est un peu la Daft Punk de la littérature italienne contemporaine ! On la dit mystérieuse, pourtant elle n’est pas de ceux qui font des jeux d’identité une mystification, un cache-cache fabriqué, le cache-sexe d’une inavouable vacuité. Non, vraiment pas. Qui est Elena Ferrante ? Puisque la romancière au nom de plume n’a jamais dévoilé sa véritable identité, on peut s’interroger sur ses raisons et la question n’est d’ailleurs pas sans intérêt (le Time la cite tout de même parmi les 100 personnes les plus influentes au monde de l’année 2016). Toutefois, il y a déjà tant à dire sur son œuvre qu’on accepte volontiers de reléguer ce mystère, en définitive secondaire, à l’arrière-plan. Car l’ensemble de romans de sa fiction napolitaine détient quelque chose qui relève de l’exceptionnel.

« L’amie prodigieuse » est le récit d’une amitié entre deux (petites puis grandes) filles, Elena (Lenù) et Lila (ou Lina), dans un quartier pauvre de Naples à la fin des années 1950. Dans ce milieu populaire, façonné par la violence, la rivalité et la vengeance, la promiscuité règne et la vie des voisins s’immisce dans celles des autres, à moins que ce ne soit l’inverse. Ainsi, et c’est heureux pour le lecteur distrait, les tomes successifs arborent en leur préambule un récapitulatif des nombreuses familles et personnages, comme un index des paysages ou des intervenants qui, chacun à sa façon, ont leur symbolique et, partant, leur importance. La saga d’Elena Ferrante se divise en trois tomes (un quatrième est en cours de parution), et suit la chronologie de vie de cette paire d’amies qui s’aiment et se soutiennent autant qu’elles se détestent et se craignent : enfance et adolescence (tome I), jeunesse (tome II), époque intermédiaire (tome III) et (bientôt) maturité et vieillesse (tome IV). En toile de fond de ce récit, c’est l’histoire de l’Italie en marche vers la modernité qui se tisse, à travers les conflits politiques et syndicaux secouant le pays entier selon des lignes de tension aussi tranchantes que la lame d’un couteau, mais aussi à travers l’éveil des consciences féministes et protestataires : dans l’Italie machiste des années 70, les femmes en ont assez d’être, au choix, une mamma ou une putain.

La langue est importante, car si au quartier, on s’insulte plus qu’on ne se flatte, c’est toujours en dialecte, la langue archaïque, primitive et spontanée des protagonistes. Ceux qui échangent en Italien ont accédé à un monde de connaissances qui ouvre la porte de l’ascenseur social, encore utilisable à l’époque. C’est ce qui arrive à l’une de nos héroïnes, Elena, qui à force de bûcher, s’élève au rang de jeune intellectuelle et écrivaine, alors que Lila, à l’intelligence fulgurante, suit le chemin plus laborieux de la cordonnerie familiale. Insidieusement, cette poursuite d’études pour l’une et pas pour l’autre va creuser le lit d’un clivage de plus en plus net, comme un pied de nez au déterminisme social pour la première et une soumission à la fatalité pour la seconde. Jusqu’à… plusieurs retournements de situation, habilement amenés, prouvant la qualité d’une plume surdouée pour décrire la complexité d’un psychisme en formation, aux prises avec les luttes contre soi, contre le monde et finalement pour la vie. Souvent, si ce n’est toujours, le destin offre et prend en même temps, rien ne s’acquiert sans perte, et si l’ambition de devenir quelqu’un, de quitter son milieu, puis de se réaliser en tant que femme (objet de la deuxième partie du tome II et du tome III) est commune aux deux héroïnes, la mise en œuvre de leurs rêves de petites filles se fera de façon bien différente pour chacune : réfléchie, prudente et frustrante pour l’une, intense, audacieuse et douloureuse pour l’autre.

L’écriture d’Elena Ferrante apporte un sang neuf à la littérature par cette façon subtile, délicate de suggérer la multiplicité des voix qui se font entendre et s’affrontent en nous, laissant la victoire à l’une d’entre elles au gré d’un ensemble de paramètres qui nous échappent pour la plupart complètement, pour former ce que l’on appelle simplement une opinion et qui précède nos choix, qu’ils soient banals ou d’authentiques dilemmes. Les deux versants d’un même portrait générationnel que sont Elena et Lila ont tout de sœurs maudites, en proie aux dictats de leurs désirs et de leurs névroses. Traînant leur famille avec une demi-honte, elles se lancent, fragiles, dans le monde et évoluent de mille façons : tantôt main dans la main, tantôt frontales, tantôt parallèles et distantes. Une chose ne les quitte jamais : une confiance indéfectible en l’autre, manifestation de leur fraternité d’esprit. Un thème riche et généreux en ce qu’il propose tant d’occasions de s’identifier à l’une ou à l’autre des deux jeunes filles et surtout de saisir ce qui compose les ressorts d’une amitié fusionnelle.

« L’amie prodigieuse », « Le nouveau nom », « Celle qui fuit et celle qui reste » sont les trois tomes de la saga d’Elena Ferrante (Gallimard). Un quatrième tome est à paraître prochainement.

Mes livres du moment : Sansal, Poulain et Prescott !

Posted on September 6th, 2016

Une fois n’est pas coutume, cette année, mes vacances ont été l’occasion d’explorer la fin du monde. Pardon, la fin des mondes. Avec ses 100 000 glaciers aux grottes illuminées d’un bleu translucide, ses étendues infinies recouvertes de tundra, son sol durci par le permafrost, ses villages de chasseurs, son immensité largement inaccessible et ses rivières charriant les saumons prêts à mourir, l’Alaska en était déjà, à mes yeux, une extrémité (de monde). Quelques jours avant de partir, j’avais commencé le Boualem Sansal, « 2084 » (Gallimard, 2015), donc il m’a fallu l’emporter. Il y avait eu, au cœur des préparatifs,  une tentative de conversion familiale à la liseuse, mais elle a échoué, préemptée dès sa sortie du carton par les enfants. Le poids des livres n’était pas près de me quitter. Il m’a fallu emporter « 2084 » et m’envelopper, presque à contre-cœur, dans cette brume transpercée de sommets apocalyptiques. Je dis presque à contre-cœur non par déception ou par ennui – je ne suis pas de ceux qui se forcent à aller au bout des livres qui ne leur plaisent pas -, mais parce que la fiction glaçante de l’auteur algérien, sur fond de fanatisme, d’ignorance crasse et d’obscurantisme religieux est d’une outrance qui nous étonne de moins en moins. C’est effectivement la fin du monde qu’il décrit, la fin d’un monde certes imparfait mais où régnait une relative liberté d’agir et de penser, où le progrès était une direction idéale et le mieux-vivre avait pour fondement la démocratie. Point de cela en Abistan, cet âge de pierre où les hommes seraient revenus, gouvernés par les dogmes les plus absurdes et les lois les plus inhumaines n’appelant qu’à un but : la soumission à un Dieu cruel et omnipotent. On a parfois un petit sourire en lisant « 2084 », ironique parce qu’il nous renvoie évidemment à Orwell, inquiet parce que cet idéal moyen-âgeux qui régit l’Abistan, cette réduction de la complexité du réel qu’est l’idéologie (pour paraphraser Michel Onfray) nous est désormais comme une lointaine connaissance démente et honteuse, dont on tâcherait d’enfoncer la tête quand elle dépasse un peu trop mais qui s’inviterait quand bon lui semble, c’est-à-dire de plus en plus souvent, à la table de nos intimes. Une hypothèse d’autant plus effrayante qu’elle est de moins en moins surréaliste.

sansal

 

C’est ensuite une autre fin du monde, géographique et temporelle, dont j’ai frôlé les rivages cet été. Les lignes de mots, rêches, tendues, coupantes, sans appel de Catherine Poulain, dans « Le grand marin » (Editions de l’Olivier, 2016) – récit de ses aventures (romancées ?) en Alaska -, sont à l’image des lignes de pêche qu’elle tend aux côtés de Jude, John, le grand gars maigre et autres frères du grand large en Mer de Bering. Entre casiers de morues noires et de flétans géants, la jeune femme novice et naïve se fait une place à la force du poignet. Sur le bateau, elle dégueule son courage, aiguisé par le désir d’emporter, entre creux et nuits aussi violentes à terre qu’en mer, l’attention et le cœur de son lion sauvage, ce grand marin pour qui la marge et l’extrême sont la norme. Moi aussi, j’avais pour cadre les îles de l’Alaska, ces rochers bruts et volcaniques saupoudrés par la chaîne des Aléoutiennes, et les pages de Catherine Poulain vibraient de réalisme à chaque instant, raclant avec talent cette corde si sensible en moi de la liberté.

grand marin

 

Connaissez-vous William H. Prescott ? Cet historien et essayiste bostonien du 19ème siècle s’est donné pour sacerdoce de répondre à une question passionnante : comment les grands empires précolombiens, civilisations extrêmement puissantes et policées, ont-ils pu se laisser asservir par quelques centaines d’hommes, fussent-ils menés par Cortés au Mexique ou par l’équipée sanglante de Pizarro au Pérou ? Après avoir écrit une somme d’érudition avec « L’Histoire de la conquête du Mexique », c’est donc au tour du Pérou de passer sous la plume magistrale de Prescott, et c’est par elle que je commence cette fabuleuse immersion qui promet de durer quelques temps. « L’Histoire de la Conquête du Pérou » (Réédition chez Pygmalion/Gérard Watelet, 1993) se présente en deux tomes dont le premier raconte la découverte de l’Empire Inca, d’abord en dressant un tableau de leur civilisation, détaillant chaque aspect : sociétal, juridique, agraire, religieux, etc., où l’on voit à quel point cette société était organisée de façon efficace, sur un socle solide d’équité. Prescott compose ensuite le portrait de Pizarro et de ses expéditions pour parler de la découverte, à proprement parler, du Pérou. Enfin il aborde la conquête même avec le rapt et la captivité de l’Inca Atahuallpa et clôt ce volet avec son jugement et son exécution, première étape dans la main basse faite sur les richesses du Pérou. Cela se lit comme un roman, c’est de l’Histoire véritable mais truffée de détails donnant une vie et une proximité phénoménale à cette terrible épopée, qui est à travers ces pages bien mieux rendue qu’une adaptation cinématographique.

Voilà mes lectures estivales ! Mon conseil ? Immergez-vous sans plus tarder dans ces fins du monde haletantes plutôt que de regretter cette rentrée qui elle, n’en est heureusement pas une (de fin du monde) !

 

conquête pérou prescott

Mon livre du moment : « Les Enfants de Minuit », de Salman Rushdie

Posted on June 22nd, 2016

film les enfants de minuit

 

C’est le moment. Oui, bientôt la pause estivale, c’est le moment idéal pour plonger dans un livre qui risque de vous coller à la peau plus sûrement que vos marques de bronzage. Oui, montez sur le plongeoir, faites un double nœud à votre maillot, ne vous bouchez pas le nez (ce serait dommage), fermez les yeux et… sautez ! Ce qui vous attend ? Le monde chamarré, odorant, contrasté, mouvant, bruyant, protéiforme et ô combien dense du sous-continent indien vu à travers un fantastique kaléidoscope, tenu par un type infatigable, clownesque et accablé d’une guigne puissante à la mesure de son tarin, voilà ce que nous propose Salman Rushdie dans « Les Enfants de Minuit ».

Accrochez-vous, si besoin prenez des notes, une fiche de lecture ne sera pas de trop pour suivre Saleem Sinai, enfant de Minuit né à Bombay à l’instant même ou l’Inde accédait à l’indépendance, roulant sa bosse, ses talents, tares et étrangetés au fil d’un tourbillon enchanteur court de 812 pages. Une plume tour à tour hallucinée, drôle, grave ou philosophe se démultiplie sur le papier pour nous décrire les méandres historiques de l’Inde au prisme allégorique d’une histoire familiale rocambolesque. Sans aucun doute, « Les Enfants de Minuit » est bien le livre le plus baroque et le plus surprenant qui ait croisé le fil de mon existence, et je suis prête à parier que je ne suis pas la seule.

film les enfants de minuit 3

Alors que Saleem Sinai grandit, sort ses antennes, vit sa vie d’enfant de Minuit parmi d’autres vies qu’il avale et recrache par petits renvois acides ou amers, on croise mille noms qui s’égrènent comme les saveurs contrastées d’un biryani, entonnant une mélodie, que dis-je un authentique sortilège… Mesdames, messieurs, approchez s’il vous plaît, n’ayez crainte, veuillez saluer Emerald Bibi, Homi Catrack, Cyrus-le-Grand, le lotus de la Bouse, le Singe, Wee Willie Winkie, Ayooba Baloch-char d’assaut, Pia Aziz, le Commandant Sabarmati et tant d’autres ! Tant d’autres personnages burlesques dépeints avec le talent formidable d’un très grand auteur. Mais où Salman Rushdie trouve-t-il cette imagination sans bornes, nourrissant à force de pelletées généreuses ce premier roman (paru en 1981, récompensé du Booker Prize) ? Le détail de sa mixture personnelle nous dépasse, c’est bien le but, et nous projette dans un réalisme magique qui n’est pas sans rappeler « Cent ans de solitude », de Gabriel Garcia Marquez ou encore « Le Maître et Marguerite », de Mikhail Boulgakov.

« Il n’existe aucune magie sur terre assez forte pour effacer ce que vous ont laissé vos parents. » Cette certitude, Saleem l’assène à propos de Parvati-la-Sorcière – celle qui « dans la pauvreté horrible du bidonville des magiciens, (…) avait un visage à la pointe de la mode » -, mais on comprend qu’elle vaut tout autant pour la lourde parenté politique, religieuse et coloniale de l’Inde. Un film en a été tiré, réalisé par Deepa Mehta et sorti en 2012. Je ne l’ai pas vu, et j’espère que pour vous aussi, la lecture sera l’expérience première de cette histoire. Car c’est entre les lignes, peu à peu, derrière les parfums mêlés d’un chutney idéalement relevé, d’un lassi remarquablement doux et d’un chapati parfaitement tiède, que se dessine la fresque grandiose d’une Inde échappant à tous les clichés, rien moins qu’une Inde-Monde. N’hésitez plus, plongez, vous dis-je.

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Ma lecture du moment : « La chouette aveugle », de Sadegh Hedayat

Posted on March 1st, 2016

chouette aveugle

 

Comment exprimer la curiosité qu’inspire la découverte d’un poète iranien du début du 20ème siècle ? Cette plume tragiquement belle et méconnue qui se détache, page après page, et dénature les regrets de La Bruyère il y a plus de trois siècles « Tout a été dit, et l’on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes et qui pensent. » (Les Caractères, ou les mœurs de ce siècle, La Bruyère, éd. Estienne Michallet,1696). Bien que mort depuis 65 ans, Sadegh Hedayat m’a été présenté, puisque c’est ainsi que l’on introduit celles et ceux qui vous importent, par une âme-sœur. Et c’est bien connu, les amis de mes amis…

Hélas, évoquer Hedayat, considéré comme l’un des plus grands écrivains de l’Iran moderne, n’a rien d’une entreprise très aguicheuse. L’homme, profondément sombre et pessimiste, livre sur le monde un regard hanté par d’horribles fantômes. Dans son roman le plus connu, « La chouette aveugle » (qui tient d’ailleurs plus du conte fantastico-dépressif que du roman), on n’a rarement vu un tel dégoût de la vie. Même l’opium que prise le narrateur ne parvient à le détourner durablement de ses ténèbres intimes. Toute pensée positive abordant les frontières de son esprit est invariablement anéantie par l’irruption d’images macabres, de sang ou d’agonie. Rien d’un film d’horreur, pour autant : « passé de l’autre coté », il concède simplement « avoir oublié la manière de parler aux vivants ». Entre les lignes fiévreuses de « Bouf-è-Kour » (titre original), on pressent chez Hedayat une connaissance aiguë des mœurs de son pays, décrites à la perfection. Dans ce livre court, obsessionnel et insolite, fond et forme côtoient le fantastique, notamment via le principe déroutant de répétitions hallucinées (situations ou phrases), à plusieurs endroits du récit, laissant au lecteur l’impression d’une prose quasi délirante.

Au-delà de la puissance du texte, « La chouette aveugle » est intéressante parce que l’on y sent les influences caractéristiques d’un intellectuel ayant mûri dans l’entre-deux-guerres. Et tout d’abord, celle de l’absurdité et de l’anarchie des débuts du dadaïsme, dénonçant de façon absolue et définitive toute forme de désir de beauté, d’art ou de quoi que ce soit qui puisse s’inscrire dans des valeurs institutionnelles. Mais on retrouve également les idées d’Hedayat au stade de la décomposition du mouvement Dada, alors que Tristan Tzara en disait « Nous sommes tous des salauds », « Je ne cherche pas à m’échapper de l’asile dans lequel je passe ma vie » ou encore « Les débuts de Dada n’étaient pas les débuts d’un art mais ceux d’un dégoût. »

On note aussi l’absence de préoccupation esthétique ou morale typiquement surréaliste. Pour autant, on est loin de l’écriture automatique : ce je-m’en-foutisme du beau qu’exprime le texte ne se retrouve pas dans sa forme, remarquable. Chez Hedayat, le cadavre n’a rien d’exquis. Il est réel, putréfié ou en voie de putréfaction. Il y a une servilité réelle chez le narrateur envers cette attirance morbide.

Sorte de « Chien andalou » littéraire, « La chouette aveugle » tient plus du cauchemar que du rêve. La fièvre du narrateur, c’est le dégoût de la canaille, c’est-à-dire l’être humain dans toute l’hypocrisie de son fonctionnement et de ses appétences.

A côté de Hedayat, Cioran est véritablement le boute-en-train, le « plaisantin » qu’il affirmait être. Chez le narrateur de « La chouette aveugle », le rire ne peut d’ailleurs être qu’effrayant. A maintes reprises, ce « rire terrible à vous faire dresser les cheveux sur la tête » terrasse l’opiomane qui se terre dans sa caverne. On y retrouve, comme chez Dostoïevski dans « Les Cahiers du sous-sol », une volupté dans la souffrance et la déchéance. Le personnage de « La chouette aveugle » prend plaisir à se voir laid, effrayant, humilié. Sa clairvoyance désespérée est autant la cause d’une jouissance schizophrène que d’un mal-être profond qui l’entraîne dans un « océan de confusion ». Néanmoins, le narrateur n’a pas la méchanceté amère du narrateur des Cahiers : ce n’est après tout qu’un misérable naufragé, qui personnifie de façon outrancière nos angoisses et quelque part, les emporte avec lui, loin de nous. Raison de plus, s’il en fallait, pour faire sa connaissance !

« La chouette aveugle », de Sadegh Hedayat (José Corti, 2013). Traduit du persan
par Roger Lescot. 200 pages. 1953 hedayat-dessinChouette

Ma contribution à la poésie de ces “Habitations des Iles” (F. Badetz)

Posted on December 15th, 2015

HABITATIONS DES ILES Badetz

 

 

Il avait tardé, se faisait beau, très certainement, pour les fêtes. J’en avais parlé sur ce blog, et puis le temps de la fabrication, de l’édition, des petites mains, des dernières vérifications, des ultimes corrections… je l’avais remisé dans un petit coin de ma conscience, guettant de temps à autres sa couverture dans les rayonnages de beaux-livres ou l’annonce de sa parution dans ma boîte e-mails… Et le voilà ! Mieux qu’un voyage, “Habitations des îles” en offre l’essence à travers le geste talentueux de Florence Badetz. Je suis heureuse d’avoir posé quelques mots sur la poésie de ces images, dans le sillage de ceux merveilleux d’Alain Duteil. Pour ceux qui connaissent et aiment les îles comme pour ceux qui n’en ont jamais happé les parfums, ce livre d’aquarelles agrémenté de textes est une promesse de soleil dont on a bien besoin en ce moment. Le cadeau de Noël idéal !

 
HABITATIONS DES ILES, de la Guadeloupe, de la Martinique et de la Réunion, PLB Editions, 2015.

Livre d’aquarelles de Florence Badetz avec Alain Duteil et Céline Malraux.

 

Que lire cet été ?

Posted on July 16th, 2015

reading in a hammock

 

Que le décor de votre quotidien laisse place à un kaléidoscope de couleurs et de senteurs ou bien qu’il reste peu ou prou le même, je vous propose de varier vos horizons avec quelques lectures propices aux grandes respirations de l’esprit.

 

« L’Amérique des Ecrivains » (Laffont), de P. Guéna et G. Binet. Comme le dit le site de l’éditeur : « Un road trip familial enthousiasmant à la rencontre des plus grands écrivains américains. » Parfaitement résumé ! J’adore ce grand pavé sillonnant à travers les paysages américains, échouant chez les grandes plumes d’outre-Atlantique, prises par surprise dans leur jus. Il se laisse découvrir par petits bouts, au détour d’une sieste. Je le recommande d’ailleurs dans un hamac.

 

La femme aux pieds nus” (Gallimard), de Scholastique Mukasonga. Une plongée sensible, évidemment impitoyable, dans une intimité familiale malmenée par la déportation puis le génocide rwandais, à travers l’hommage d’une fille à sa mère. Un hommage à la vie, au courage, à l’instinct d’une mère prête à tout pour sauver ses enfants et aller de l’avant. Touchant, sobre, ni larmoyant ni racoleur dans le drame. De l’émotion et une très belle rencontre. Se lit d’une traite, prévoir une certaine tranquillité.

 

To kill a mockingbird”, de Harper Lee. En Français, « Ne tirez pas sur l’oiseau-moqueur ». Ce grand classique de la littérature américaine, qui se savoure comme un nectar d’innocence, d’humour enfantin, de pureté et de bonté, malgré la gravité des thèmes abordés (notamment les inégalités raciales dans le Sud des Etats-Unis), a immédiatement valu à son auteure – grande amie de Truman Capote – le prix Pulitzer en 1960. A lire si possible en Anglais vers l’heure du goûter.

 

Pour un mois d’août calme et quelque peu solitaire, je suggère une évasion par les mots de Lyonnel Trouillot dans « La belle amour humaine » (Actes Sud). Une langue poétique et parfumée, des monologues farfelus aux mots riches et précis exposent, indirectement, une philosophie du vivre-ensemble en mettant à l’honneur le village d’Anse-à-Frôleurs, correspondance caribéenne de “La Cité de la Joie” de Dominique Lapierre. Reprendre foi en l’humanité, c’est un bon devoir de vacances. Plus ambitieux qu’un cahier Passeport !

 

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Lire en regardant le paysage…

Posted on July 5th, 2015

livre audio

 

 

Je suis fort absorbée en ce moment par d’autres formes d’écriture que ce présent blog et manque à l’assiduité qu’il mériterait, aussi je m’en excuse. Pour autant, j’ai toujours envie de parler de livres, et cette fois, d’un genre de livres un peu particuliers que sont les livres audio. J’avoue un faible assumé pour les livres audio, et particulièrement quand je conduis, ce qui m’arrive plus souvent qu’à mon tour. Je passe beaucoup (trop) de temps dans ma voiture, et pour transformer ce qui m’apparaissait comme une nuisance et un détournement de moi-même en un moment privilégié, les livres audio font office de miracle. Il est utile de préciser que mes trajets se font dans un cadre rustico-bucolico-tropical, et que je ne suis absolument pas soumise à la frustration du trafic citadin. De ce fait, j’ai une excellente qualité d’écoute en voiture ! Les grandes vacances ayant commencé, il m’a semblé opportun de contribuer à faire de ces transhumances autoroutières la possibilité d’une évasion de l’esprit, de l’âme et même la matière de belles conversations pour les longues soirées d’été.  Il existe maintenant une étonnante quantité de livres sous format audio, et j’en ai écouté un panel varié allant de La Bruyère à Modiano, ce qui m’a amenée à la conclusion suivante : à l’écoute, ce que j’aime le mieux, ce sont les textes littéraires plutôt modernes et les conférences de philosophie. Voici donc ma sélection (dans le désordre) !

 

PS : je crois que l’écoute d’un livre audio n’est pas encore considérée comme un délit au volant, profitons-en !

 

Lettres à un jeune poète de Rilke (lu par Laurent Terzieff)

Philosophie du temps présent, de  Luc Ferry

Le Mal, André Comte Sponville et Michel Terestchenko

Alice au Pays des Merveilles, narré par Anoux Grinberg et Daniel Prévost (on ne s’en lasse pas et les enfants adorent ! Toute la finesse du texte y éclate, c’est excellent !)

Qu’est-ce qu’une spiritualité sans Dieu, A.Comte Sponville

Alabama Song par Gilles Leroy, dit par Fanny Ardant (le roman de Leroy sur Zelda et Scott Fitzgerald, leur liaison fascinante et explosive au coeur des années 20..)

Fragments d’un discours amoureux, de Barthes, dit par Luchini

Dans le café de la jeunesse perdue, de Modiano, dit par Denis Podalydès

La laïcité et les enfants

Posted on February 11th, 2015

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La laïcité, on n’a plus que ce mot à la bouche. Sommes-nous bien laïcs ? Chacun fait ou croit faire son examen de conscience. Et pratique volontiers des procès d’intention, le plus souvent sans grandes conséquences. Les couteaux s’affutent, chacun se voit sommé de choisir son camp, et bien que les belligérants prisent souvent davantage le plaisir d’argumenter que l’attachement à leurs idées, quelques voix d’intérêt sortent du brouhaha ambiant.

 

D’un côté, Elisabeth Badinter pourfend la bien-pensance en lançant tout récemment dans Marianne – bien que ses prises de position sur la question ne datent pas d’hier-, un consistant pavé dans la mare : elle renvoie la gauche à ses contradictions et reculades sur les valeurs laïques qui forment son socle le plus ancien et, par là-même, lui demande d’admettre sa responsabilité dans la dérive d’une société où chacun existe non pas parce qu’il pense (“Cogito Ergo Sum” comme l’affirmait Descartes), mais par ce qu’il croit : “Credo Ergo Sum“.

 

De l’autre, cris d’orfraie de Jean Baubérot, Professeur émérite de la chaire « Histoire et sociologie de la laïcité » à l’École pratique des Hautes Études, qui accuse Badinter de se faire l’avocat du diable, de lepeniser la laïcité, de n’avoir rien compris à la signification de la laïcité historique, de détester tout bonnement les religions et de vouloir cantonner les pratiques religieuses à la sphère intime. Pire, Badinter ne traite pas toutes les religions de la même façon, les catholiques sont trop épargnés : “Madame Badinter reproche à la gauche d’émettre «l’équation suivante: défense de la laïcité égale racisme»; mais promouvoir cette laïcité-là, dévoyée, falsifiée, c’est effectivement du racisme ou du moins de la xénophobie: quand les JMJ se sont tenues à Paris, ou lors de la venue de Benoît XVI, avec une grande messe sur le champ de Mars où assistaient maints ministres, l’extrême-droite a-t-elle crié à l’atteinte à la laïcité? Non, et elle ne le ferait pas plus aujourd’hui qu’hier car elle tente de récupérer le catholicisme comme élément identitaire, comme racine culturelle de la Frrrance. Elle n’est pas la seule d’ailleurs: c’est une vieille idée nationaliste depuis Maurras.

 

L’article de M. Baubérot date de 2011, alors que celui de Marianne, ouvrant ses pages à Elisabeth Badinter date de l’après-Charlie. Cela fait tout de même une différence, il me semble, quoique les deux articles méritent d’être lus. Pour ma part, n’ayant pas plus d’affinités avec les idées d’extrême-droite qu’avec les grenouilles de bénitiers, je me demande tout de même pourquoi il est obscène de dire que le catholicisme fait partie des racines historiques et culturelles de la France. Le christianisme, devrait-on dire. Mais est-ce pour autant un gros mot ?

 

Ma compréhension de la laïcité dans l’espace public m’entraîne plutôt vers une zone de neutralité dans laquelle les signes ostentatoires d’appartenance religieuse ne sont pas les bienvenus car ils deviennent des signes distinctifs, donc de séparation des individus. La réalité de la laïcité, c’est qu’elle est très complexe à mettre en œuvre, où que l’on soit dans le monde. Et il me semble que la France, jusqu’à ces dernières années, s’en sortait plutôt bien. Jusqu’à la montée progressive,  d’autant plus insidieuse que niée par ceux qui craignaient de faire le jeu de l’extrême-droite, du fondamentalisme islamiste.

 

Le débat sur ce que doit être une société laïque n’a donc pas fini de s’imposer à nous, et parfois avec la plus extrême violence, hélas. C’est la raison pour laquelle le livre “Comment parler de religions aux enfants” (Véronique Westerloppe – Editions Le Baron Perché – 2010)  me semble intéressant. Son préambule rappelle que Régis Debray, dans “L’Enseignement du fait religieux dans l’école laïque” (un rapport au Ministre de l’Éducation nationale en 2002), insistait sur le fait que l’on ne pouvait séparer principe de laïcité et étude du religieux. Très didactique, ouvert à toutes les religions, portant un regard objectif sur les grandes questions d’histoire et de dialogue, cet opuscule est un incontournable, et pas que pour les petits !

 

Mon livre du moment : “Il n’y a qu’un amour ” de Dominique Bona

Posted on December 18th, 2014

maurois_bona

 

Il est toujours touchant de découvrir un artiste par le biais de ses amours. Et quand il s’agit de littérature, cet angle de vision offre un spectre aussi large qu’émouvant de lecture entre les lignes. La vie d’André Maurois ainsi décryptée par l’académicienne Dominique Bona m’a singulièrement enchantée. Cet homme de devoir, né Émile Salomon Wilhelm Herzog, que la naissance prédestinait à l’austère industrie de draperie alsacienne, avait pour égales passions l’amour et les livres. Il bifurqua de carrière en cours de route, décidant de quitter l’usine familiale pour embrasser le monde des lettres avec lesquelles il avait tant d’affinités. En découvrant le monde amoureux d’André Maurois, on réalise l’ultime pertinence de ce choix pour décrire le caractère et les évènements qui firent d’Emile Herzog le biographe, conteur, romancier, traducteur et essayiste que l’on sait. Il y eut d’abord Jane-Wanda de Szymkiewicz, au nom de muse inversement proportionnel à l’intérêt qu’elle portait à son œuvre. Rencontrée encore adolescente, surnommée Janine,  cette beauté fulgurante et vaporeuse fut le grand amour d’André Maurois, celle à qui tout était permis et pardonné : de la légèreté à l’infidélité. Morte des suites d’un avortement mal pratiqué, elle laissa à l’écrivain trois enfants dont deux illégitimes mais auxquels il donna tout de même son nom. Ce fuit ensuite Simone de Caillavet, l’intellectuelle, qui à défaut de lui offrir les plaisirs de la chair ou l’affection d’une famille (étant aussi peu disposée aux uns qu’inapte à la seconde) lui dédia son carnet d’adresses, son snobisme, son talent, ses poèmes, bref son âme. Bien plus qu’une épouse, elle fut sa secrétaire, son tremplin dans le monde, celle qui ne lui était que foi et dévotion. Il y eut enfin Marita, la Chilienne, chaleur tropicale incarnée, qui, en l’espace de vingt jours à peine, rendit à Maurois la fièvre de ses vingt ans manifestée en rien moins que 54 lettres et 11 poèmes. Marita bouleversa la vie de l’auteur parfaitement réglée par une épouse qu’une omniprésence industrieuse avait rendue indispensable. Elle ne parvint donc pas à l’y arracher, manipulée à distance par Simone qui lui fit rendre les armes. “Il n’y a qu’un amour ” se lit d’une traite et pourrait bien être le livre idéal pour alléger un instant l’implacable duo chapon-champagne.

“Il n’y a qu’un amour “, Dominique Bona, Editions Grasset. 2003. 496 p.

maurois femmes

Peut-on apprendre à vivre ?

Posted on November 19th, 2014

 

seneque

Quelle est notre véritable niveau d’évolution et de sagesse, à nous fière humanité, qui n’ait été théorisé par les sages de l’Antiquité il y a deux mille ans ? La science nous met à l’épreuve, car elle permet de contourner chaque jour un peu plus les affres de la fatalité et nous laisse croire que nous n’aurons bientôt plus à lutter contre nos faiblesses. Allongement de la vie, soin d’un nombre toujours plus étendu de maladies, altération des effets du vieillissement, possibilités de communication versant à l’infini, ubiquité à laquelle il ne manque que la téléportation… Ce faisant, la science nous donne bien des outils surpuissants pour vivre plus longtemps. Mais il me semble que l’on ne vit pas tellement mieux – hormis sur le plan de la santé dans les pays riches. On passe en fait un peu à côté de notre vie, à poursuivre des chimères en oubliant que nous sommes mortels. Le moindre accident de la route vous remet les idées en place, tel un avertissement du destin. Pourquoi diable n’enseigne-t-on pas les préceptes de Sénèque dès la maternelle ? Encore qu’à cet âge, on sache bien davantage vivre qu’une poignée d’années plus tard. Sénèque, le plus grand stoïcien, dans ses 124 lettres à Lucilius, délivre un manuel de savoir-vivre qui n’a pas pris une ride. Choisir ses amis, que faire de son temps, apprendre à mourir, mépriser ce qu’ambitionne le vulgaire, ne pas dépenser sa vie en futilités, ne pas craindre l’avenir, etc.

Je vous en copie ici quelques extraits, avant que vous ne courriez chercher votre nouveau livre de chevet…

 

Lettre II DES VOYAGES ET DES LECTURES

Le premier signe, selon moi, d’une âme bien
réglée, est de se fixer, de séjourner avec soi, Or prends-y garde : la lecture
d’une foule d’auteurs et d’ouvrages de tout genre pourrait tenir du caprice et
de l’inconstance. Fais un choix d’écrivains pour t’y arrêter et te nourrir de
leur génie, si tu veux y puiser des souvenirs qui te soient fidèles. C’est
n’être nulle part que d’être partout. Ceux dont la vie se passe à voyager
finissent par avoir des milliers d’hôtes et pas un ami. Même chose arrive
nécessairement à qui néglige de lier commerce avec un auteur favori pour jeter
en courant un coup d’oeil rapide sur tous à la fois. La nourriture ne profite
pas, ne s’assimile pas au corps, si elle est rejetée aussitôt que prise. Rien
n’entrave une guérison comme de changer sans cesse de remèdes ; on n’arrive
point à cicatriser une plaie où les appareils ne sont qu’essayés. On ne fortifie
pas un arbuste par de fréquentes transplantations. Il n’est chose si utile qui
puisse l’être en passant. La multitude des livres dissipe l’esprit. Ainsi, ne
pouvant lire tous ceux que tu aurais, c’est assez d’avoir ceux que tu peux lire.

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Lettre XXVI DE LA VIEILLESSE

Pensez à la mort, c’est-à-dire,
pensez à la liberté. Apprendre la mort, c’est désapprendre
la servitude, c’est se montrer au-dessus ou du moins à
l’abri de toute tyrannie. Eh ! que me font à moi les cachots,
les satellites, les verrous! j’ai toujours une porte ouverte. Une
seule chaîne nous retient; c’est l’amour de la vie. Sans la briser
entièrement, il faut l’affaiblir de telle sorte, qu’au besoin
elle ne soit plus un obstacle, une barrière qui nous empêche
de faire à l’instant ce qu’il nous faut faire tôt ou tard.

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LETTRE III : DU CHOIX DES AMIS

…si tu tiens pour ami l’homme en qui tu n’as pas autant de foi qu’en toi-même, ton erreur est grave et tu connais peu le grand caractère de la véritable amitié. … Or ils prennent au rebours et intervertissent leurs devoirs ceux qui, contrairement aux préceptes de Théophraste, n’examinent qu’après s’être attachés et se détachent après l’examen. Réfléchis longtemps sur l’adoption d’un ami ; une fois décidé, ouvre toute ton âme pour le recevoir ; parle aussi hardiment devant lui qu’à toi-même. Vis en sorte que tu n’aies rien à t’avouer qui ne puisse l’être même à ton ennemi ; mais comme il survient de ces choses que l’usage est de tenir cachées, avec ton ami du moins que tous tes soucis, toutes tes pensées soient en commun. Le juger discret sera l’obliger à l’être. Certaines gens ont enseigné à les tromper en craignant qu’on ne les trompât, et donné par leurs soupçons le droit de les trahir.

Ces lettres sont consultables sur un site dédié à Sénèque

Ma lecture du moment : “Le religieux après la religion”, de Luc Ferry et Marcel Gauchet

Posted on November 14th, 2014

ferry gauchet

 

Qui ne connaît pas cette citation de Malraux :”Le XXIème siècle sera spirituel ou ne sera pas“. Variantes possibles : religieux, mystique… Bien sûr, on sait aussi que l’authenticité de cette phrase fait débat et l’on souhaiterait peut-être que j’en donne un avis de l’intérieur. Je n’en ferai rien, n’en ayant pas besoin (et sans doute pas les moyens)  car ce qu’il signifiait réellement, il l’a déjà dit à Pierre Desgraupes en 1975 dans Le Point « Je n’ai jamais dit cela, bien entendu, car je n’en sais rien. Ce que je dis est plus incertain. Je n’exclus pas la possibilité d’un évènement spirituel à l’échelle planétaire ».

En tout état de cause, eh bien au XXI ème siècle, nous y sommes. Et force est de constater que partout, l’on assiste à un essor des “éveils” spirituels et religieux, et que ces prises de conscience tournent à l’affrontement. L’époque contemporaine, paradoxalement, est donc celle de la quête de sens et de dépassement  de soi, mais cette quête post-moderniste où prime l’épanouissement des individualités est guetté par l’obscurantisme le plus primaire sous la forme des fondamentalismes. Chacun de nous ressent à la fois la contagion de ce besoin de sens et le danger que représentent les dogmes spirituels qui s’imposent comme dominants.

Pour éclaircir ces questions et ouvrir des perspectives d’avenir qui ne soient pas celles du chaos et du choc des spiritualités, je recommande vivement la lecture de l’ouvrage “Le religieux après la religion”, de Luc Ferry et de Marcel Gauchet. C’est en fait la retranscription d’un débat ayant eu lieu à la Sorbonne en 1999, opposant radicalement les deux penseurs, autour du constat que l’on assiste en même temps à la mort de Dieu et au retour du religieux. Pour Ferry, notre humanité devient celle d’un “homme-Dieu”, où la religion peut trouver sa forme la plus authentique, une religion qui resterait à bâtir et qui serait conforme à l’aspiration humaine. Pour Gauchet, il existe une interprétation non religieuse de la transcendance. On vit plutôt l’avènement d’une humanité de l’homme sans Dieu. Il souhaite plutôt définir ce que peut-être la quête de sens dans un monde désenchanté. Les deux philosophes s’affrontent brillamment et défendent leurs positions en jetant leurs lumières sur ce qui peut nous arracher à la finitude de notre condition. Passionnant débat que celui  portant sur la place du sacré à l’âge laïc ! Une grande source d’inspiration.

Ma lecture du moment : “Bella Vista”, de Colette

Posted on October 25th, 2014

 

Colette

 

 

Ce “Bella Vista”, j’aurais voulu l’entendre lu par son auteure, Colette, qui avait gardé de sa Bourgogne natale ce roulement des “r” tombé aux oubliettes de la langue française depuis un nombre respectable de générations. Versant à la paresse et à la luxure, fertile dans son imagination et sa capacité à faire voyager ses lecteurs, incarnation de l’amateur de bonne chère, Colette se disait – en rapport avec les attributs précédents – accablée d’une faible propension au travail, pourtant son œuvre est imposante.

Moins connu que “Gigi”, “Dialogue de bêtes”, Claudine à l’école” ou “Le blé en herbe”, “Bella Vista”, recueil de plusieurs nouvelles mordantes, parsème autour de celui qui le porte à son regard quelques déroutantes vérités sur l’ambivalence des désirs. Le jugement sur simples apparences y ressort foulé aux pieds et la nature humaine décortiquée dans toute sa complexité. Et qui mieux que Colette a su décrire l’amusement suscité par les animaux domestiques, usant de l’anthropomorphisme le plus à-propos pour narrer les états d’âme de sa chienne Pati. Si l’on revient à “Bella Vista”, c’est la première des nouvelles, qui porte le nom du recueil, que j’ai préférée. On y découvre un étrange couple lesbien dans un hôtel un peu spécial de la Côte d’Azur, en saison creuse, évoluant parmi une poignée de clients dont Colette, “Madame Colette”, fait partie.

Le genre de l’autofiction est ici trompeur, car si le récit est raconté à la manière de souvenirs personnels, il n’est que pure fiction et le lecteur est si bien manipulé qu’il se sent rien moins que gratifié de confidences intimes. Celle qui disait qu’il faut “avec les mots de tout le monde écrire comme personne”, excelle à faire voir le monde à travers un voile de légèreté, de délicatesse, d’humour et de sans-gêne. Le reste du recueil évoque à la fois l’univers du music-hall, de l’Afrique du Nord, de la campagne bourguignonne et des déménagements successifs de Colette. On déménage, nous aussi, à une époque où les plateaux étaient portés avec une rose à la boutonnière et où l’on ne se tutoyait que dans l’intimité…

 

 

Colette Music hall

Mon livre du moment : “Le chien d’Ulysse”, de Salim Bachi

Posted on September 21st, 2014

argos

Premier roman de l’auteur algérien Salim Bachi, “Le Chien d’Ulysse “est un livre à la fois roboratif et labyrinthique, un mille-feuilles allégorique et brillant dont la forme épouse parfaitement le fond. “Le Chien d’Ulysse” est de ces romans qui engagent le lecteur dans cette relation d’initiés dans laquelle il se sait imposteur avant de le perdre, à l’instar de Cyrtha, ville de malheur, ville-pieuvre qui perd et dévore ses sujets dans sa concoction nauséabonde de violence, de corruption et d’engeance, étouffant dans l’œuf toute idée d’espoir.

Lors d’une seule et même journée, on y suit tour à tour Hocine, jeune étudiant, Amel la belle enfant des rues, Hamid Kaïm et Ali Khan, les hommes de lettres dans leur université dont on ne connaît que les salles de réunion, Seyf, qui a laissé ses études pour embrasser la carrière de bourreau et quelques figures de l’armée au palmarès morbide. Seule les caprices de la chair maintiennent les hommes en vie, qui, sans ce moteur de la nuit des temps, seraient balayés par les vents délétères de la cité. Au-delà de ces personnages, qui pourraient être un seul et même être aux mille facettes,  la véritable héroïne de ce récit sombre est cette cité imaginaire mais représentative des grandes villes algériennes : Cyrtha. Cyrtha, baignée par la houle, séchée par le soleil, empestée par les hommes. Cyrtha en ruines, toujours en ruines, comme le théâtre d’une infâme comédie humaine aux soubresauts tragiques.

Sous une plume flamboyante, dense, fragmentaire conférant à la narration un lyrisme cynique, “Le Chien d’Ulysse” se veut un miroir brisé de l’Algérie, qui, telle une puissance mythologique,  déforme et démultiplie les pulsions de ses êtres. Le seul bémol à l’univers de cette odyssée serait l’usage foisonnant de l’adjectif, qui signe peut-être le premier roman (mais avec quel brio). “La crainte de l’adjectif, disait Claudel, est le commencement du style“.

Dans ce monde de trahisons, la vie ne s’offre jamais pure, mais seulement à travers un voile de résignation face à l’injustice. La brutalité politique, militaire et policière de l’Algérie – expression d’une lutte entre le diable et le bon Dieu, écrasant les êtres en leur laissant comme seule issue la compromission des âmes – et cette illusion de transition démocratique à laquelle les jeunes voudraient s’accrocher, pour échapper à la peste intégriste, rendent le sort des résidents de Cyrtha singulièrement glauque. De Charybde en Scylla, les voilà condamnés à l’obscurantisme et à la petitesse d’une existence sans idéal. On laisse Argos, ce chien d’Ulysse, dans un état halluciné, dans cet égarement de celui qui a trop rêvé. Ou cauchemardé.

le chien d'ulysse

feuilleton de l’été : l’intégrale avec la fin !

Posted on September 5th, 2014

Être « highly productive »… Très bien, mais à quoi bon ? Est-ce que je serai mieux payée, plus recherchée, plus aimée ? Ou plus stressée, plus agressive ? Pourquoi ne peut-on accepter de vivre avec nos faiblesses, nos désirs de l’instant ? Pourquoi faut-il se conformer à cet idéal d’efficacité ? Suis-je un produit détergent ? Comment cette valeur terre-à-terre a-t-elle supplanté toutes les autres ? Pourquoi ne trouve-t-on jamais d’article, sur Internet, détaillant les « 10 astuces pour être plus généreux au quotidien », ou encore « En quoi votre égo est-il l’impasse de votre vie ? » Au lieu de nous conseiller de devenir un individu plus altruiste, on nous abreuve des derniers tuyaux de consolidation narcissique… Elisa en était à arrivée à ce monologue intérieur après avoir été kidnappée par une série de sites Internet, tous prosélytes d’une vie pleinement épanouie par l’obtention d’un toujours-plus, lui-même garanti par une productivité hors-normes. Elle était affalée dans le fauteuil, son ordinateur portable sur les genoux, posé sur un coussin évitant à ses cuisses de chauffer au même rythme que son disque dur. Elle jeta un œil à la cuisine et, réalisant avec effroi que les restes du déjeuner étaient toujours à la même place, elle prit conscience de l’odeur de graillon dans laquelle elle végétait depuis deux bonnes heures et qui avait sans doute envahi ses cheveux. Deux heures. Comment ai-je pu, une fois de plus, perdre mon temps à lire des âneries vues et revues auxquelles je ne crois même pas ? L’horloge du four marquait 15h38. Que faisait Charlotte avec ses pestes de copines dans sa chambre ? Elle avait soutien de maths et à ce tarif horaire, il était impensable qu’elle manque son cours. Elisa déplaça l’ordinateur sans l’éteindre et le posa sur la table basse, puis se leva et monta les escaliers sur la pointe des pieds, comme conseillé dans Elle. La porte de Charlotte était fermée et elle entendait les pouffements, exclamations et grossièretés qui caractérisaient la longue mutation verbale que sa fille de quatorze ans avait entreprise depuis un an. Écartant une fugace mauvaise conscience, Elisa se rapprocha pour écouter la conversation des adolescentes.

–          « Elle a saigné comme un goret, il paraît…

–          Nan ! Ah la honte !

–          Enfin bon, c’est juste normal, quand même…

–          Oui, mais c’est la honte ! »

Elisa ne discernait pas bien les identités de chaque voix. Il lui semblait qu’elles parlaient toutes de la même façon. Il faut que je lui parle, se dit-elle… Le volume des voix augmentant, Elisa en conclut qu’elles allaient sortir. Elle toqua :

–          « Charlotte, tu n’as pas oublié ton cours de maths ?

–          Non, non, c’est bon Maman… »

Charlotte ouvrit la porte. Elle était maquillée comme un panda, ses longs cheveux bruns reposant sur ses épaules, son absence de décolleté mise en valeur par un t-shirt noir en V sous lequel on devinait une tricherie de wonderbra. Elisa eut un court moment d’hésitation, durant lequel elle scanna sa fille de pied en cap. « Oui, bon, ça va, épargne-nous tes commentaires… On y va les filles ? » Laurel et Hardy, clones vestimentaires moins réussis que Charlotte mais tout aussi maquillés, lui emboîtèrent le pas, et toutes les trois passèrent devant Elisa en laissant leurs prunelles de braise divaguer sur leurs Bensimon. Elisa les suivit du regard alors qu’elles dévalaient l’escalier en gloussant, et vit la fine silhouette de sa fille passer la porte sans un regard ni un mot d’à tout à l’heure. Elisa ne savait définir ce sentiment qui l’oppressait : était-ce de l’impuissance, de la frustration, de l’agacement ? Plutôt une grande lassitude.

Elle entra sans but dans la salle de bains et ramassa les épais draps de bain qui avaient glissé par terre. Elle se regarda dans la glace. De face, de profil, de trois-quarts, de dos. Je ne m’en tire pas si mal, se dit-elle en arrangeant ses cheveux bouclés. Bon, il y avait bien ces sillons nasogéniens, ces pattes d’oie, cette ride du lion et ces plis de cul-de-poule au-dessus de la lèvre supérieure. La liste réjouissante de cette ménagerie croissant sur son visage lui avait été livrée, le mois dernier, par un chirurgien esthétique. Elle avait pourtant reculé en croisant dans sa salle d’attente toutes ces têtes refaites qui se ressemblaient sans avoir l’air plus jeune. Elisa soupira. Et si je me faisais éclaircir les cheveux ? Elle se rapprocha du miroir et aperçut quelques cheveux gris, qui tranchaient dans la masse noire. Ceux-là la consternaient plus que tout. « Elisa, tu es là ? Tu peux descendre une minute ? » Franck, son mari, rentrait bien tôt, se dit Elisa. Elle le rejoignit dans la cuisine où il s’était assis bien proprement sur un tabouret devant un verre d’eau.

–          « On peut parler un peu ?

C’était donc maintenant.

–          Mmoui…

Elisa se sentit très fatiguée. Franck ne la regardait pas.

–          Bon, il faut qu’on prenne une décision.

Elisa l’imaginait blonde, la trentaine.

–          Ça fait trop longtemps qu’on s’évite…

Une belle bouche charnue, il adorait ça. De longues jambes.

–          Ce serait mieux, je crois, qu’on se sépare pour faire le point.

Un rire trop bruyant, un caractère trop gâté, oui, elle était exactement comme ça.

–          Tu m’écoutes, là ?

–          Faire le point… Oui… Pourquoi pas… »

Le point était tout fait pour Elisa. Elle aimait encore son mari et n’avait aucune envie de se faire plaquer à quarante-quatre ans pour meubler de sa solitude le domicile conjugal. Conjugal. Oui, bien sûr, le mot n’avait plus aucun sens. Voyons, à quand remontait leurs derniers rapports ? C’était sans doute juste avant l’été, quand elle avait tant bu à l’anniversaire de sa sœur. Une oasis de quinze minutes dans une longue traversée d’un désert sexuel dont elle ne savait si elle était la victime ou l’instigatrice. Bon sang, ils avaient eu du bon temps, tout de même. Les filles n’étaient pas arrivées par l’opération du Saint-Esprit. Elisa leva le regard et croisa son reflet dans la porte vitrée du four. Sa propre expression d’hébétude la stupéfia.

–          « Bon, Elisa, dis-moi ce que tu souhaites. Comment tu vois les choses…

–          Je ne sais pas trop. Je préfèrerais garder la maison. Et pour Charlotte, on devrait peut-être lui demander ?

–          Ça me va ».

Franck était visiblement soulagé. Il avait la tête ailleurs, lui aussi. Sans doute dans le corsage de sa blonde sexy. Son regard bleu errait du côté de la petite cave réfrigérée. Pensait-il à sa nouvelle vie ou aux bouteilles de vin qu’il allait emporter ? A la naissance de leur première fille, Maël, il avait vécu une aventure qu’il avait eu la bêtise ou la naïveté d’avouer. Elisa, blessée, avait tout de même pardonné en accablant le stress de la nouvelle paternité. Mais depuis, vingt ans avaient passé. Les escapades s’étaient multipliées. Frank ne prenait plus la peine de justifier ses horaires décousus, qui collaient mal avec son job de directeur commercial. Il avait belle allure, quelques kilos de trop, certes, mais de l’assurance, un regard intéressant. Son style faussement négligé, mal rasé, ses tempes grises, ses chemises de marque et son teint de méditerranéen plaisaient toujours.

Comment avons-nous atterri ensemble, déjà, se demandait Elisa… Elle eut une brève vision du jour de leur mariage, dans le soleil éblouissant de Porquerolles. Leurs peaux également hâlées, leurs cheveux également bruns et bouclés, leurs sourires si heureux. Le chat sauta sur les genoux d’Elisa et s’y installa avec conviction, non sans avoir fait un premier tour sur lui-même. Il se mit à ronronner bruyamment, une goutte au museau, yeux fermés, ce qui réconforta un peu Elisa. Elle n’allait pas s’effondrer devant Franck. Seulement quand il aurait tourné les talons. Je le déteste, s’entendit-elle mentir tout doucement. Elle se leva, regarda Franck, plongé dans la rédaction monodigitale d’un SMS, sans doute à sa blonde, et lui dit :

–          « On parlera à Charlotte tout à l’heure ?

–          Mmm… »

Elisa prit son sac et sa veste en toile et sortit. Ils habitaient une maison ancienne au cœur de Bormes-les-Mimosas. Elle se dirigeait vers la pharmacie en ruminant quand une voix l’appela d’une des terrasses de café où traînait encore du monde malgré la fin des beaux jours. Camille, ça fait 200 ans, qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça… se dit-elle, un sourire crispé déjà aux lèvres.

–          « Comment ça va ? ça fait longtemps !

–          Ça va… Oui, ça doit faire quoi, deux ans ?

–          Et Franck ? Et les filles ?

–          Ça va bien. Charlotte est en troisième, c’est un peu la crise d’ado mais on a connu pire. Maël a vingt ans déjà et vit avec son copain. Je crois qu’ils ne vont pas tarder à se marier. Et toi ?

–          Oh, moi… On s’est séparés avec Christophe. Julien est en pension et je m’occupe beaucoup de ma mère, quand la boutique est fermée.

–          Aïe, je ne savais pas… »

Elisa eut envie de tout lui balancer mais quelque chose qui ressemblait à une réserve orgueilleuse la retint.

–          «  Tiens, on va reprendre nos numéros et on s’organise un dîner bientôt pour rattraper le temps ?

–          D’accord, bonne idée !

Elles s’embrassèrent et Elisa repartit promptement. A la pharmacie, elle acheta une boîte de somnifères et évalua la possibilité de faire un tour. Mais Charlotte devait rentrer.

Charlotte, sa petite dernière, son ange couvé le plus longtemps possible. Cette poupée gracieuse qu’elle avait eu tant de bonheur à cajoler, tant de fierté à exhiber. Cette enfant câline qui jusqu’à récemment l’inondait de dessins dont elle ne savait que faire.

Bien sûr, l’adolescence s’était installée et avait déplacé les curseurs affectifs tout en bouchant les artères de communication. Et dans les yeux de Charlotte, c’est en vain qu’Elisa cherchait l’amour inconditionnel d’une petite enfance qu’elle aurait voulu maintenir pour l’éternité. Elle n’y trouvait plus grand chose, à vrai dire, dans ce regard, puisqu’elle ne le croisait tout bonnement plus. Charlotte ne regardait sa mère dans les yeux que pour la faire céder à un nouveau caprice lié au foisonnement hormonal dont l’aspect cutané était de loin le moins dérangeant. Malgré cette disharmonie, qu’Elisa avait déjà vécue avec son aînée, elle se sentait plutôt confiante sur l’envie de sa fille de rester à ses côtés, puisque ses rapports avec son père avaient toujours été sans effusion, banals, dépassionnés, sans intérêt. Quand elle s’engagea dans sa ruelle, les yeux rivés sur ses espadrilles bleu pétrole, elle sentit que ses angoisses se calmaient. C’était la fin du jour et le soleil dardait ses rayons vers la nuque dégagée d’Elisa. Cette douce chaleur assortie du parfum familier des pinèdes alentour lui redonnèrent un brin de foi en la vie en même temps qu’un singulier désir sensuel qui l’avait abandonnée depuis bien longtemps. En passant le portillon de bois vernis dont elle aimait tant l’odeur de sel chaud, elle tomba nez à nez avec Kader, le jardinier, venu achever l’entretien des orangers. La surprise de le trouver là, à cette heure inhabituelle, son visage lisse sculpté par la lumière rasante, vêtu d’un fin t-shirt blanc et d’un jean, et l’émoi qui s’était réveillé en elle quelques minutes auparavant lui causèrent un embarras qui, elle le sentait, transpirait de chaque pore de sa peau et lui montait aux joues. Elle le salua en coup de vent et se rua à l’intérieur de la maison. Léa, la copine de Charlotte, était encore là, inexpressive, le dos courbé pour s’excuser d’être encore si cruche et peut-être pour camoufler cette poitrine qui empêchait tout le monde de la regarder dans les yeux. Avec Franck et Charlotte, ils étaient tous assis autour de la table sans un mot, chacun seul avec les autres, pianotant sur son téléphone portable. « Hello, hello, je suis rentrée ! » Personne ne répondit. Au terme d’une longue minute, Franck se redressa et, ménageant Léa comme si elle n’était qu’un tout petit enfant, lui dit :

–          « Léa, je crois qu’il est l’heure de rentrer chez toi. »

La jeune fille regarda Charlotte d’un air de connivence qui pouvait signifier « Tes parents sont trop débiles », ou « est-ce que tu vas survivre sans moi », ou encore « je te serai toujours fidèle, mon idole mince et rebelle ». Elisa arrêta ses suppositions quand elle vit la porte se fermer sur son sac à dos. Franck se racla la gorge et dit :

–          «  Charlotte, Maman et moi nous avons besoin de te dire quelque chose.

–          Vous divorcez ?

–          Pas tout de suite, enfin, pas si vite, bredouilla Elisa, que les angoisses submergeaient à nouveau.

L’excitation du jardinier sentait le sapin deux mois après Noël.

–          Nous allons nous séparer, chacun vivra de son côté, et puis nous déciderons par la suite. Qu’en penses-tu ?

–          Je n’ai rien à en penser, moi, c’est votre vie.

Rien n’était plus détestable que ces réponses toutes faites, raisonnables, qui signaient cet âge où l’on croit penser par soi-même alors qu’on régurgite du prémâché. Elisa soupira.

–          Bon, écoute, on aura l’occasion d’en reparler quand tu voudras (sa fille levait les yeux au ciel). La question du moment te concerne vraiment. Il s’agit de savoir si tu préfères rester avec moi, ici, ou avec ton père, ailleurs, ou encore si tu veux alterner une semaine sur deux.

Charlotte regarda sa mère droit dans les yeux et dit sans ciller :

–          Si tu n’y vois pas d’inconvénient, Maman, je voudrais habiter avec Papa. On se verra un week-end sur deux, le mercredi, et la moitié des vacances scolaires. »

Petite ordure, élevée dans la chaleur des bras maternels, à l’ombre d’un père indifférent, c’est comme ça que tu me remercies, pensa Elisa qui n’arrivait pas à rebondir sur ces mots préparés à l’avance, appris par cœur, qui n’attendaient qu’à s’élever dans l’air pour l’envelopper de leur poison venimeux. Franck reprit doctement la parole.

–          De mon côté, c’est d’accord, si tu l’es aussi Elisa. On devrait appeler Maël pour lui en parler. »

Et le père et la fille se regardaient d’un air entendu, et jamais, jamais Elisa ne pourrait leur pardonner ce regard.

Elle essayait de dire quelque chose mais ne pouvait qu’inspirer et expirer bruyamment, en regardant sa fille dont les yeux maquillés clignotaient au-dessus d’une petite moue à claquer. Elisa se ressaisit enfin quand elle eut envie de la gifler pour de bon. Elle attrapa le combiné, les yeux fixes, et composa le numéro de Maël, qui décrocha à la première sonnerie.

–          « Maël, ma chérie, tu as une minute ? Oui, écoute, ce n’est pas simple… à dire comme ça au téléphone, ou plutôt c’est trop simple, ha, oui, trop simple (elle riait maintenant). Papa me quitte pour sa fille de joie et ta sœur compte vivre sous leur merveilleux toit. »

Franck et Charlotte la regardaient, hébétés, alors que son bout d’espadrille battait la mesure de leur silence.

–          « Allô ? reprit Elisa, qui passait maintenant du rire au larmes, pensant que la communication avait été coupée.

–          J’arrive », dit Maël.

Quand Maël arriva, elle crut d’abord qu’il n’y avait personne. Partout, les rideaux étaient tirés. Puis elle entendit un léger bip signalant l’arrivée d’un message et se dirigea vers le salon. Dans une semi-pénombre, elle discerna le gloss de sa sœur et son corps, ramassé sur le canapé, le visage à l’expression neutre éclairé par son son smartphone sur lequel elle pianotait des deux pouces, comme malgré elle. En face, Franck se tenait vautré dans un fauteuil en rotin usé, les jambes écartées, un verre de whisky suspendu à ses doigts maigres.

–          Salut, où est Maman ? demanda Maël d’une voix sourde.

–          Elle s’est enfermée dans la chambre, répondit Franck.

Charlotte ne semblait pas concernée par la question.

–          Elle dort ?

–          On ne sait pas, elle refuse de répondre.

–          Et ça ne vous inquiète pas ?

–          Ecoute, vas-y, c’est toi qu’elle attend.

–          Au fait, Papa, la petite jeune que tu te tapes, tu savais que c’était une de mes copines ?

Franck eut une hésitation et sa bouche marqua un léger pli vers le bas..

–          Oui, elle m’en a vaguement parlé.

–          Quel vieux con…

Et Maël s’élança dans l’escalier, serrant la rampe comme une corde jetée à la mer.

–          Maman ? C’est moi, c’est Maël…

–          Maël. Attends, j’arrive.

Elle entendit deux pas, puis la clé dans la serrure. Les yeux rougis de sa mère.

Elle l’embrassa, tâchant de conserver un air chaleureux.

–          Ça va Maman, tu tiens le coup ?

–          Oui… enfin, non…

Sa voix était lasse.

–          Viens… viens à côté de moi, reprit-elle. J’ai besoin de te sentir tout près, toi je sais que tu ne me lâcheras pas.

Elle parlait un peu du nez et les mots étaient mous, sans âme, quand ils sortaient de sa bouche. Maël se demanda si sa mère avait bu mais ne sentit aucune odeur d’alcool quand elle s’allongea près d’elle sur le lit à la grande couette blanche immaculée.

Les yeux baissés, Maël regardait les jambes fines de sa mère, qui sortaient d’un caleçon d’homme, un caleçon de son père, tiens, oui, c’était bien ça. Son regard remonta lentement le long du corps couché sur le côté, face à elle. Elisa portait une chemise d’hiver, une chemise pour les temps les plus glacés que l’on puisse connaître sur cette côte dorée, une chemise bûcheron en flanelle qui appartenait aussi à son père.

Elisa ne disait rien. Ses mains étaient recroquevillées près de sa poitrine, comme si elle frissonnait ou était un bébé. Maël n’osait lever le regard de peur de croiser les larmes de sa mère. Elle restait donc au niveau de ces poings juvéniles, à la peau mate et lisse, dont la crispation semblait s’alléger doucement. Quelques minutes passèrent et la pièce se remplit du souffle lent et régulier d’Elisa qui venait de s’endormir.

Venant du salon, Maël entendit Franck crier à la cantonade

–          On sort pour une pizza, à tout à l’heure !

Maël ferma les yeux elle aussi et se rapprocha de sa mère. Elle sentait son parfum de tubéreuse et la chaleur de cette chambre grise dont elle n’avait pas franchi le seuil depuis qu’elle avait quitté la maison, deux ans auparavant.

Des images d’enfance se mirent à défiler derrière ses yeux clos. Son esprit tenait à lui passer les diapositives de son passé en ces lieux. Une dispute entre les parents, le retour de maternité de sa mère avec Charlotte dans les bras, des cadeaux de Noël sous le sapin, la luge à Serre-Chevalier avec sa grand-mère, la main de sa mère posée sur la sienne à la crêperie pour ses neuf ans, l’ivresse de l’avant grand saut de la balançoire. Quand elle ouvrir les yeux, la nuit était sur le point de s’installer pour de bon. Dehors, les branches du pin parasol qui s’étendait jusqu’à l’embrasure de la fenêtre montaient et descendaient comme une respiration ample et aérienne.

Maël se sentait un peu vaseuse de cette courte sieste que son corps n’avait pas réclamée et à laquelle elle n’avait fait que consentir. Ses yeux entrouverts aperçurent les chaussettes fines de sa mère et elle reprit clairement ses esprits.

Elisa n’avait pas bougé. Maël regarda la masse de cheveux noirs dont quelques mèches épaisses recouvraient le visage. Elle avait donc réussi à dormir, elle se sentirait sans doute mieux après, se dit-elle. Les mains d’Elisa étaient détendues, maintenant, et soudain, Maël remarqua l’absence de son alliance.

Son regard erra une seconde, puis se porta sur la petite table de chevet en bois cérusé qui évoquait pour elle un réceptacle à mots d’amour pour sa mère. L’alliance était là, posée sur une petite boîte blanche et bleue en carton rectangulaire. Maël prit l’alliance et la regarda de près. En petites lettres italiques était gravé : Franck – 15 juillet 1989. Maël la glissa à son doigt pour voir ce que ça faisait, ce serait bientôt son tour après tout. Elle lui allait parfaitement. En relevant la tête, la petite boîte attira à nouveau son regard. Maël s’en saisit et dans sa main baguée dansèrent les lettres formant Témazépam. On dirait un mot chamanique, se dit-elle, comme s’il existait une langue chamanique. La boîte était vide.