L’amour plus fort que la haine

Posted on January 7th, 2015

vive la france wolinski

 

Aujourd’hui, reporter de guerre, c’est en Irak, en Syrie, en Lybie, en Afghanistan mais aussi au cœur de Paris. On se croyait protégés. A l’abri de l’obscurantisme, malgré les signaux d’alarme tirés çà et là pour dire la montée des fondamentalistes. Mais avec le lâche assassinat – une véritable exécution – de l’équipe de Charlie Hebdo, il est clair que notre liberté d’expression, la première de la Déclaration de 1789, est véritablement en danger. Le problème, c’est que jusqu’à présent, cette notion de danger, c’était l’abstraction, le flou, ça voulait tout et rien dire à la fois, un peu comme à chaque fois (ou presque) qu’on utilise le mot démocratie. Un peu comme à chaque fois qu’on dit que les Français sont pessimistes. Une sorte de généralité.

 

Avec la tragédie de l’attentat contre Charlie Hebdo, s’impose la puissance des idées et des mots. A ceux auxquels ils font défaut, ceux qui ne peuvent opposer une idée à une autre, ne reste au combat que les armes. Oui, la satire peut être violente, oui elle a des cibles. Mais quelque part, se sentir remis en question dans son âme par une galéjade, est-ce bien sérieux ? Une kalachnikov contre une blague, voilà le monde dans lequel les fous d’Allah  voudraient nous faire vivre. Ils pensent avoir tué Charlie Hebdo ? Ils ont surtout réussi à mettre en évidence l’attachement viscéral de la France à l’idée même de la satire, qu’elle soit politique ou sociale.

 

Parce que la liberté d’expression et la liberté de penser vont de pair. Les régimes autoritaires ne s’y trompent d’ailleurs pas et s’y attaquent en premier lieu. DansQu’est-ce que s’orienter dans la pensée“, Kant dit cela : La liberté de penser se prend aussi dans ce sens, qu’elle a pour opposé la contrainte de la conscience. Cette contrainte a lieu lorsque, indépendamment de tout pouvoir extérieur dans les affaires de religion, des citoyens se posent en tuteurs à l’égard d’autres citoyens, et qu’au lieu d’arguments, par des formules de foi obligatoires, accompagnées de la crainte poignante du danger d’une investigation personnelle, ils savent, grâce à une impression faite à temps dans les esprits, bannir tout examen de la raison.”

 

Il y a presque huit ans, quand Charlie Hebdo a été relaxé à l’issue de son procès pour la publication en 2006 des dessins de Mahomet, les juges ont rappelé que le blasphème n’était plus réprimé dans la loi française depuis 1881, et que «Dans une société laïque et pluraliste, le respect de toutes les croyances va de pair avec la liberté de critiquer les religions, quelles qu’elles soient».

 

Les haines perdurent. Mais si, en pied de nez, Charlie titrait vaillamment “L’amour est plus fort que la haine”, il lui fallait plus qu’un esprit bravache, il fallait du courage, chaque semaine, pour continuer à défendre par les actes l’idée qu’on a le droit de rire, et, d’à peu près tout, même des curés, des rabbins et des imams. Personne ne vous force à rire, du reste, et personne ne vous force à regarder Charlie Hebdo. La clé, c’est l’intention de nuire à autrui. C’est là que la liberté d’expression trouve ses limites. Mais Charlie ne transgressait pas cette ligne de la calomnie personnelle, ou quand il s’en approchait, c’était pour déposer en garnements quelques clous sur la route d’idées véhiculées.

 

Si le monde se presse en cette heure autour de la France, c’est sans doute qu’il sait qu’en son cœur repose une très haute idée de l’Homme, une idée universelle de la liberté, qui n’a pas de prix, qui ne se vend pas sur les marchés, et qui – quel que soit son rang de puissance mondiale – reste plus que jamais son bien le plus précieux. Ne le laissons pas aux mains de ceux qui assoient leur volonté de domination par la terreur. Il y a fort à parier que les têtes de Charlie Hebdo auraient voulu que l’aventure de l’humour contre l’absurdité et la haine continue plus que jamais, et que le canard ne change surtout rien. Vive Charlie Hebdo !

Close your eyes, make a wish (and blow out the candlelight…)

Posted on December 31st, 2014

Nuit étoilée sur le Rhône - V. Van Gogh

 

 

A ceux qui délaissent avec soulagement la chasuble 2014 comme à ceux qui y ont puisé plus de joies que de moments difficiles, je souhaite pour 2015 une année de retour vers le présent (mais pas vers l’instantané, l’embûche de notre époque).

Ce passage rituel et symbolique du Nouvel An n’est qu’un heureux prétexte pour se remémorer la rareté du temps et la nécessité d’en faire un usage sensé, c’est à dire auquel chacun d’entre nous, à sa façon, peut donner un sens particulier. En ce qui me concerne, j’ai 4 résolutions à mettre en œuvre, dont la difficulté – justement – tient surtout à leur rapport intime avec le temps.

 

1. Repousser le moment des (petites) gratifications. Elles n’en seront que plus savoureuses et l’effort de travail et de concentration en sortira grandi (enfin j’espère… je peux toujours garder une plaquette de chocolat de secours dans mon tiroir de bureau).

2. Dire non. Non aux sollicitations inopportunes et à ce qui me fait dévier outre-mesure de mes priorités.

3. Me réserver des moments de vide chaque jour. Nécessaire pour trouver de quoi le remplir.

4. Dire oui. A l’imprévu, à ce qui m’emmène loin de ma zone de confort et me réserve des surprises.

 

Et vous, quels sont vos souhaits pour 2015 ?

HAPPY HAPPY 2015 !

Mon livre du moment : “Il n’y a qu’un amour ” de Dominique Bona

Posted on December 18th, 2014

maurois_bona

 

Il est toujours touchant de découvrir un artiste par le biais de ses amours. Et quand il s’agit de littérature, cet angle de vision offre un spectre aussi large qu’émouvant de lecture entre les lignes. La vie d’André Maurois ainsi décryptée par l’académicienne Dominique Bona m’a singulièrement enchantée. Cet homme de devoir, né Émile Salomon Wilhelm Herzog, que la naissance prédestinait à l’austère industrie de draperie alsacienne, avait pour égales passions l’amour et les livres. Il bifurqua de carrière en cours de route, décidant de quitter l’usine familiale pour embrasser le monde des lettres avec lesquelles il avait tant d’affinités. En découvrant le monde amoureux d’André Maurois, on réalise l’ultime pertinence de ce choix pour décrire le caractère et les évènements qui firent d’Emile Herzog le biographe, conteur, romancier, traducteur et essayiste que l’on sait. Il y eut d’abord Jane-Wanda de Szymkiewicz, au nom de muse inversement proportionnel à l’intérêt qu’elle portait à son œuvre. Rencontrée encore adolescente, surnommée Janine,  cette beauté fulgurante et vaporeuse fut le grand amour d’André Maurois, celle à qui tout était permis et pardonné : de la légèreté à l’infidélité. Morte des suites d’un avortement mal pratiqué, elle laissa à l’écrivain trois enfants dont deux illégitimes mais auxquels il donna tout de même son nom. Ce fuit ensuite Simone de Caillavet, l’intellectuelle, qui à défaut de lui offrir les plaisirs de la chair ou l’affection d’une famille (étant aussi peu disposée aux uns qu’inapte à la seconde) lui dédia son carnet d’adresses, son snobisme, son talent, ses poèmes, bref son âme. Bien plus qu’une épouse, elle fut sa secrétaire, son tremplin dans le monde, celle qui ne lui était que foi et dévotion. Il y eut enfin Marita, la Chilienne, chaleur tropicale incarnée, qui, en l’espace de vingt jours à peine, rendit à Maurois la fièvre de ses vingt ans manifestée en rien moins que 54 lettres et 11 poèmes. Marita bouleversa la vie de l’auteur parfaitement réglée par une épouse qu’une omniprésence industrieuse avait rendue indispensable. Elle ne parvint donc pas à l’y arracher, manipulée à distance par Simone qui lui fit rendre les armes. “Il n’y a qu’un amour ” se lit d’une traite et pourrait bien être le livre idéal pour alléger un instant l’implacable duo chapon-champagne.

“Il n’y a qu’un amour “, Dominique Bona, Editions Grasset. 2003. 496 p.

maurois femmes

“New York, ça te met à l’envers…”

Posted on December 11th, 2014

photo Léo
 
 
Jolies boucles noires, petit air timide. La voix suave, au contraire de l’illustre grain rauque de son père Jean-René, homme de théâtre et chroniqueur, célébrité au coude du Rhône…
Rendez-vous à Fort Greene, quartier bohème et branchouille de Brooklyn. Elle est ici chez elle. Son monde, c’est la scène, les arts au sens large. Sa colocataire est artiste-peintre. Ses fréquentations sont écrivains, photographes, vidéastes. Un vrai bouillon de culture…”

Vous êtes piqués au vif ? Vous voulez absolument savoir qui se cache derrière ce début prometteur ? Laissez-moi vous la présenter… Ah, quelle joie aujourd’hui de découvrir dans le journal suisse Le Nouvelliste, cet article, que dis-je ce portrait sur cette véritable amie et partenaire d’aventures scéniques, qu’est Eléonore Dubulluit… Ne manquez pas de le lire !

Bonne rencontre !

 

 

Du zoo humain, de la censure et de la morale

Posted on November 28th, 2014

venus noire

 

Alors qu’enfle la polémique sur l’exposition Exhibit B de l’artiste sud-africain, Brett Bailey, exposition de tableaux vivants portant sur le thème des zoos humains qui doit être présentée au Théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis puis au 104, j’achève par coïncidence le visionnage d’un film appelé “We came to dance”, de Didier Volckaert, qui traite exactement du même thème.

J’ai le sentiment que s’opposent deux conclusions partant d’un même constat. Sur le fait que l’histoire de l’exploitation de l’homme – toujours minoritaire, en situation de faiblesse, accablé de tares physiques ou tout simplement différent-  par l’homme est terrible et regrettable, tout le monde semble d’accord. Sur l’analyse que l’on peut en faire, en revanche, les avis divergent. La première conclusion est celle des tenants de la censure de l’exposition de Brett Bailey : cette histoire est choquante et elle appartient aux peuples ou aux groupes de personnes qui en ont été victimes (ou plutôt à leurs descendants plus ou moins lointains). On ne peut en parler sans susciter de vives réactions. Pourtant, l’objectif de Brett Bailey est bien d’en appeler à cette indignation intérieure, de remuer les tripes, d’ajouter à l’émotion. Et pourquoi pas, du reste, n’est-ce pas la vocation de l’art ?

La seconde conclusion est qu’il s’agit de l’histoire de l’humanité, une histoire que l’on ne peut lire à la seule lumière de notre morale actuelle mais qu’il faut recontextualiser si l’on veut tenter de trouver une justesse de regard dépassant l’aspect purement émotionnel. Pour les gouvernements et les décideurs politiques du XIXème siècle, l’exposition de peuples colonisés servait d’une part à faire connaître une sorte d’exotisme aux sociétés occidentales mais aussi à asseoir l’idée d’une supériorité de civilisation. Pour les peuples occidentaux, les expositions universelles étaient l’occasion de se divertir et de satisfaire une curiosité – saine ou malsaine, la frontière est poreuse -, à une époque où l’on ne voyageait pas et où l’on connaissait peu de choses du monde, de la nature, de l’anatomie, des particularités physiques et même de la reproduction. Dans ces expositions, on y voyait toutes sortes de choses, d’expériences scientifiques, de démonstrations, mais aussi des bêtes de foire dont on ne peut que deviner le calvaire.

La tentation d’une histoire moralisante est forte, mais il faut lui reconnaître sa part de faiblesse. Dans cent ans, voire peut-être moins, nos hypothèses scientifiques, notre morale, nos modes de vie, nos reality-shows paraîtront sans doute aussi critiquables que ridicules.

Au passage, aujourd’hui, la misère pousse encore l’homme à utiliser ou à exhiber son corps pour gagner de l’argent. Au jeu du zoo humain, les règles ont donc un peu changé, mais il y a toujours des participants.

PS : La chorégaphe Chantal Loïal a créé un spectacle autour de la Vénus Hottentote qu’elle présentera le 4 décembre prochain à Saint-Louis de Marie-Galante, avant la projection du film “We came to dance” de Didier Volckaeert, cité plus haut, qui donnera ensuite lieu à un débat que j’animerai !

 

Peut-on apprendre à vivre ?

Posted on November 19th, 2014

 

seneque

Quelle est notre véritable niveau d’évolution et de sagesse, à nous fière humanité, qui n’ait été théorisé par les sages de l’Antiquité il y a deux mille ans ? La science nous met à l’épreuve, car elle permet de contourner chaque jour un peu plus les affres de la fatalité et nous laisse croire que nous n’aurons bientôt plus à lutter contre nos faiblesses. Allongement de la vie, soin d’un nombre toujours plus étendu de maladies, altération des effets du vieillissement, possibilités de communication versant à l’infini, ubiquité à laquelle il ne manque que la téléportation… Ce faisant, la science nous donne bien des outils surpuissants pour vivre plus longtemps. Mais il me semble que l’on ne vit pas tellement mieux – hormis sur le plan de la santé dans les pays riches. On passe en fait un peu à côté de notre vie, à poursuivre des chimères en oubliant que nous sommes mortels. Le moindre accident de la route vous remet les idées en place, tel un avertissement du destin. Pourquoi diable n’enseigne-t-on pas les préceptes de Sénèque dès la maternelle ? Encore qu’à cet âge, on sache bien davantage vivre qu’une poignée d’années plus tard. Sénèque, le plus grand stoïcien, dans ses 124 lettres à Lucilius, délivre un manuel de savoir-vivre qui n’a pas pris une ride. Choisir ses amis, que faire de son temps, apprendre à mourir, mépriser ce qu’ambitionne le vulgaire, ne pas dépenser sa vie en futilités, ne pas craindre l’avenir, etc.

Je vous en copie ici quelques extraits, avant que vous ne courriez chercher votre nouveau livre de chevet…

 

Lettre II DES VOYAGES ET DES LECTURES

Le premier signe, selon moi, d’une âme bien
réglée, est de se fixer, de séjourner avec soi, Or prends-y garde : la lecture
d’une foule d’auteurs et d’ouvrages de tout genre pourrait tenir du caprice et
de l’inconstance. Fais un choix d’écrivains pour t’y arrêter et te nourrir de
leur génie, si tu veux y puiser des souvenirs qui te soient fidèles. C’est
n’être nulle part que d’être partout. Ceux dont la vie se passe à voyager
finissent par avoir des milliers d’hôtes et pas un ami. Même chose arrive
nécessairement à qui néglige de lier commerce avec un auteur favori pour jeter
en courant un coup d’oeil rapide sur tous à la fois. La nourriture ne profite
pas, ne s’assimile pas au corps, si elle est rejetée aussitôt que prise. Rien
n’entrave une guérison comme de changer sans cesse de remèdes ; on n’arrive
point à cicatriser une plaie où les appareils ne sont qu’essayés. On ne fortifie
pas un arbuste par de fréquentes transplantations. Il n’est chose si utile qui
puisse l’être en passant. La multitude des livres dissipe l’esprit. Ainsi, ne
pouvant lire tous ceux que tu aurais, c’est assez d’avoir ceux que tu peux lire.

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Lettre XXVI DE LA VIEILLESSE

Pensez à la mort, c’est-à-dire,
pensez à la liberté. Apprendre la mort, c’est désapprendre
la servitude, c’est se montrer au-dessus ou du moins à
l’abri de toute tyrannie. Eh ! que me font à moi les cachots,
les satellites, les verrous! j’ai toujours une porte ouverte. Une
seule chaîne nous retient; c’est l’amour de la vie. Sans la briser
entièrement, il faut l’affaiblir de telle sorte, qu’au besoin
elle ne soit plus un obstacle, une barrière qui nous empêche
de faire à l’instant ce qu’il nous faut faire tôt ou tard.

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LETTRE III : DU CHOIX DES AMIS

…si tu tiens pour ami l’homme en qui tu n’as pas autant de foi qu’en toi-même, ton erreur est grave et tu connais peu le grand caractère de la véritable amitié. … Or ils prennent au rebours et intervertissent leurs devoirs ceux qui, contrairement aux préceptes de Théophraste, n’examinent qu’après s’être attachés et se détachent après l’examen. Réfléchis longtemps sur l’adoption d’un ami ; une fois décidé, ouvre toute ton âme pour le recevoir ; parle aussi hardiment devant lui qu’à toi-même. Vis en sorte que tu n’aies rien à t’avouer qui ne puisse l’être même à ton ennemi ; mais comme il survient de ces choses que l’usage est de tenir cachées, avec ton ami du moins que tous tes soucis, toutes tes pensées soient en commun. Le juger discret sera l’obliger à l’être. Certaines gens ont enseigné à les tromper en craignant qu’on ne les trompât, et donné par leurs soupçons le droit de les trahir.

Ces lettres sont consultables sur un site dédié à Sénèque

Ma lecture du moment : “Le religieux après la religion”, de Luc Ferry et Marcel Gauchet

Posted on November 14th, 2014

ferry gauchet

 

Qui ne connaît pas cette citation de Malraux :”Le XXIème siècle sera spirituel ou ne sera pas“. Variantes possibles : religieux, mystique… Bien sûr, on sait aussi que l’authenticité de cette phrase fait débat et l’on souhaiterait peut-être que j’en donne un avis de l’intérieur. Je n’en ferai rien, n’en ayant pas besoin (et sans doute pas les moyens)  car ce qu’il signifiait réellement, il l’a déjà dit à Pierre Desgraupes en 1975 dans Le Point « Je n’ai jamais dit cela, bien entendu, car je n’en sais rien. Ce que je dis est plus incertain. Je n’exclus pas la possibilité d’un évènement spirituel à l’échelle planétaire ».

En tout état de cause, eh bien au XXI ème siècle, nous y sommes. Et force est de constater que partout, l’on assiste à un essor des “éveils” spirituels et religieux, et que ces prises de conscience tournent à l’affrontement. L’époque contemporaine, paradoxalement, est donc celle de la quête de sens et de dépassement  de soi, mais cette quête post-moderniste où prime l’épanouissement des individualités est guetté par l’obscurantisme le plus primaire sous la forme des fondamentalismes. Chacun de nous ressent à la fois la contagion de ce besoin de sens et le danger que représentent les dogmes spirituels qui s’imposent comme dominants.

Pour éclaircir ces questions et ouvrir des perspectives d’avenir qui ne soient pas celles du chaos et du choc des spiritualités, je recommande vivement la lecture de l’ouvrage “Le religieux après la religion”, de Luc Ferry et de Marcel Gauchet. C’est en fait la retranscription d’un débat ayant eu lieu à la Sorbonne en 1999, opposant radicalement les deux penseurs, autour du constat que l’on assiste en même temps à la mort de Dieu et au retour du religieux. Pour Ferry, notre humanité devient celle d’un “homme-Dieu”, où la religion peut trouver sa forme la plus authentique, une religion qui resterait à bâtir et qui serait conforme à l’aspiration humaine. Pour Gauchet, il existe une interprétation non religieuse de la transcendance. On vit plutôt l’avènement d’une humanité de l’homme sans Dieu. Il souhaite plutôt définir ce que peut-être la quête de sens dans un monde désenchanté. Les deux philosophes s’affrontent brillamment et défendent leurs positions en jetant leurs lumières sur ce qui peut nous arracher à la finitude de notre condition. Passionnant débat que celui  portant sur la place du sacré à l’âge laïc ! Une grande source d’inspiration.

Ma lecture du moment : “Bella Vista”, de Colette

Posted on October 25th, 2014

 

Colette

 

 

Ce “Bella Vista”, j’aurais voulu l’entendre lu par son auteure, Colette, qui avait gardé de sa Bourgogne natale ce roulement des “r” tombé aux oubliettes de la langue française depuis un nombre respectable de générations. Versant à la paresse et à la luxure, fertile dans son imagination et sa capacité à faire voyager ses lecteurs, incarnation de l’amateur de bonne chère, Colette se disait – en rapport avec les attributs précédents – accablée d’une faible propension au travail, pourtant son œuvre est imposante.

Moins connu que “Gigi”, “Dialogue de bêtes”, Claudine à l’école” ou “Le blé en herbe”, “Bella Vista”, recueil de plusieurs nouvelles mordantes, parsème autour de celui qui le porte à son regard quelques déroutantes vérités sur l’ambivalence des désirs. Le jugement sur simples apparences y ressort foulé aux pieds et la nature humaine décortiquée dans toute sa complexité. Et qui mieux que Colette a su décrire l’amusement suscité par les animaux domestiques, usant de l’anthropomorphisme le plus à-propos pour narrer les états d’âme de sa chienne Pati. Si l’on revient à “Bella Vista”, c’est la première des nouvelles, qui porte le nom du recueil, que j’ai préférée. On y découvre un étrange couple lesbien dans un hôtel un peu spécial de la Côte d’Azur, en saison creuse, évoluant parmi une poignée de clients dont Colette, “Madame Colette”, fait partie.

Le genre de l’autofiction est ici trompeur, car si le récit est raconté à la manière de souvenirs personnels, il n’est que pure fiction et le lecteur est si bien manipulé qu’il se sent rien moins que gratifié de confidences intimes. Celle qui disait qu’il faut “avec les mots de tout le monde écrire comme personne”, excelle à faire voir le monde à travers un voile de légèreté, de délicatesse, d’humour et de sans-gêne. Le reste du recueil évoque à la fois l’univers du music-hall, de l’Afrique du Nord, de la campagne bourguignonne et des déménagements successifs de Colette. On déménage, nous aussi, à une époque où les plateaux étaient portés avec une rose à la boutonnière et où l’on ne se tutoyait que dans l’intimité…

 

 

Colette Music hall

Another “Phenomenal Woman”, Maya Angelou…

Posted on October 12th, 2014

Avec Theater France et le spectacle Voix de Femmes, nous avons tenté de rendre hommage à une certaine universalité autant qu’une intemporalité non de la condition féminine mais d’un dialogue entre les femmes, dialogue auquel les hommes sont conviés, et dont ils sont aussi, parfois, les protagonistes. Aujourd’hui, j’écoute et lis Maya Angelou, et je me dis que bien que non francophone (et notre spectacle se focalise sur la poésie francophone), elle aurait une belle place au sein de “Voix de Femmes”… A votre tour, écoutez-la, lisez-la et sentez cette puissance, si communicative. Fort, n’est-ce pas ?

 

 

 

Mon livre du moment : “Le chien d’Ulysse”, de Salim Bachi

Posted on September 21st, 2014

argos

Premier roman de l’auteur algérien Salim Bachi, “Le Chien d’Ulysse “est un livre à la fois roboratif et labyrinthique, un mille-feuilles allégorique et brillant dont la forme épouse parfaitement le fond. “Le Chien d’Ulysse” est de ces romans qui engagent le lecteur dans cette relation d’initiés dans laquelle il se sait imposteur avant de le perdre, à l’instar de Cyrtha, ville de malheur, ville-pieuvre qui perd et dévore ses sujets dans sa concoction nauséabonde de violence, de corruption et d’engeance, étouffant dans l’œuf toute idée d’espoir.

Lors d’une seule et même journée, on y suit tour à tour Hocine, jeune étudiant, Amel la belle enfant des rues, Hamid Kaïm et Ali Khan, les hommes de lettres dans leur université dont on ne connaît que les salles de réunion, Seyf, qui a laissé ses études pour embrasser la carrière de bourreau et quelques figures de l’armée au palmarès morbide. Seule les caprices de la chair maintiennent les hommes en vie, qui, sans ce moteur de la nuit des temps, seraient balayés par les vents délétères de la cité. Au-delà de ces personnages, qui pourraient être un seul et même être aux mille facettes,  la véritable héroïne de ce récit sombre est cette cité imaginaire mais représentative des grandes villes algériennes : Cyrtha. Cyrtha, baignée par la houle, séchée par le soleil, empestée par les hommes. Cyrtha en ruines, toujours en ruines, comme le théâtre d’une infâme comédie humaine aux soubresauts tragiques.

Sous une plume flamboyante, dense, fragmentaire conférant à la narration un lyrisme cynique, “Le Chien d’Ulysse” se veut un miroir brisé de l’Algérie, qui, telle une puissance mythologique,  déforme et démultiplie les pulsions de ses êtres. Le seul bémol à l’univers de cette odyssée serait l’usage foisonnant de l’adjectif, qui signe peut-être le premier roman (mais avec quel brio). “La crainte de l’adjectif, disait Claudel, est le commencement du style“.

Dans ce monde de trahisons, la vie ne s’offre jamais pure, mais seulement à travers un voile de résignation face à l’injustice. La brutalité politique, militaire et policière de l’Algérie – expression d’une lutte entre le diable et le bon Dieu, écrasant les êtres en leur laissant comme seule issue la compromission des âmes – et cette illusion de transition démocratique à laquelle les jeunes voudraient s’accrocher, pour échapper à la peste intégriste, rendent le sort des résidents de Cyrtha singulièrement glauque. De Charybde en Scylla, les voilà condamnés à l’obscurantisme et à la petitesse d’une existence sans idéal. On laisse Argos, ce chien d’Ulysse, dans un état halluciné, dans cet égarement de celui qui a trop rêvé. Ou cauchemardé.

le chien d'ulysse

feuilleton de l’été : l’intégrale avec la fin !

Posted on September 5th, 2014

Être « highly productive »… Très bien, mais à quoi bon ? Est-ce que je serai mieux payée, plus recherchée, plus aimée ? Ou plus stressée, plus agressive ? Pourquoi ne peut-on accepter de vivre avec nos faiblesses, nos désirs de l’instant ? Pourquoi faut-il se conformer à cet idéal d’efficacité ? Suis-je un produit détergent ? Comment cette valeur terre-à-terre a-t-elle supplanté toutes les autres ? Pourquoi ne trouve-t-on jamais d’article, sur Internet, détaillant les « 10 astuces pour être plus généreux au quotidien », ou encore « En quoi votre égo est-il l’impasse de votre vie ? » Au lieu de nous conseiller de devenir un individu plus altruiste, on nous abreuve des derniers tuyaux de consolidation narcissique… Elisa en était à arrivée à ce monologue intérieur après avoir été kidnappée par une série de sites Internet, tous prosélytes d’une vie pleinement épanouie par l’obtention d’un toujours-plus, lui-même garanti par une productivité hors-normes. Elle était affalée dans le fauteuil, son ordinateur portable sur les genoux, posé sur un coussin évitant à ses cuisses de chauffer au même rythme que son disque dur. Elle jeta un œil à la cuisine et, réalisant avec effroi que les restes du déjeuner étaient toujours à la même place, elle prit conscience de l’odeur de graillon dans laquelle elle végétait depuis deux bonnes heures et qui avait sans doute envahi ses cheveux. Deux heures. Comment ai-je pu, une fois de plus, perdre mon temps à lire des âneries vues et revues auxquelles je ne crois même pas ? L’horloge du four marquait 15h38. Que faisait Charlotte avec ses pestes de copines dans sa chambre ? Elle avait soutien de maths et à ce tarif horaire, il était impensable qu’elle manque son cours. Elisa déplaça l’ordinateur sans l’éteindre et le posa sur la table basse, puis se leva et monta les escaliers sur la pointe des pieds, comme conseillé dans Elle. La porte de Charlotte était fermée et elle entendait les pouffements, exclamations et grossièretés qui caractérisaient la longue mutation verbale que sa fille de quatorze ans avait entreprise depuis un an. Écartant une fugace mauvaise conscience, Elisa se rapprocha pour écouter la conversation des adolescentes.

–          « Elle a saigné comme un goret, il paraît…

–          Nan ! Ah la honte !

–          Enfin bon, c’est juste normal, quand même…

–          Oui, mais c’est la honte ! »

Elisa ne discernait pas bien les identités de chaque voix. Il lui semblait qu’elles parlaient toutes de la même façon. Il faut que je lui parle, se dit-elle… Le volume des voix augmentant, Elisa en conclut qu’elles allaient sortir. Elle toqua :

–          « Charlotte, tu n’as pas oublié ton cours de maths ?

–          Non, non, c’est bon Maman… »

Charlotte ouvrit la porte. Elle était maquillée comme un panda, ses longs cheveux bruns reposant sur ses épaules, son absence de décolleté mise en valeur par un t-shirt noir en V sous lequel on devinait une tricherie de wonderbra. Elisa eut un court moment d’hésitation, durant lequel elle scanna sa fille de pied en cap. « Oui, bon, ça va, épargne-nous tes commentaires… On y va les filles ? » Laurel et Hardy, clones vestimentaires moins réussis que Charlotte mais tout aussi maquillés, lui emboîtèrent le pas, et toutes les trois passèrent devant Elisa en laissant leurs prunelles de braise divaguer sur leurs Bensimon. Elisa les suivit du regard alors qu’elles dévalaient l’escalier en gloussant, et vit la fine silhouette de sa fille passer la porte sans un regard ni un mot d’à tout à l’heure. Elisa ne savait définir ce sentiment qui l’oppressait : était-ce de l’impuissance, de la frustration, de l’agacement ? Plutôt une grande lassitude.

Elle entra sans but dans la salle de bains et ramassa les épais draps de bain qui avaient glissé par terre. Elle se regarda dans la glace. De face, de profil, de trois-quarts, de dos. Je ne m’en tire pas si mal, se dit-elle en arrangeant ses cheveux bouclés. Bon, il y avait bien ces sillons nasogéniens, ces pattes d’oie, cette ride du lion et ces plis de cul-de-poule au-dessus de la lèvre supérieure. La liste réjouissante de cette ménagerie croissant sur son visage lui avait été livrée, le mois dernier, par un chirurgien esthétique. Elle avait pourtant reculé en croisant dans sa salle d’attente toutes ces têtes refaites qui se ressemblaient sans avoir l’air plus jeune. Elisa soupira. Et si je me faisais éclaircir les cheveux ? Elle se rapprocha du miroir et aperçut quelques cheveux gris, qui tranchaient dans la masse noire. Ceux-là la consternaient plus que tout. « Elisa, tu es là ? Tu peux descendre une minute ? » Franck, son mari, rentrait bien tôt, se dit Elisa. Elle le rejoignit dans la cuisine où il s’était assis bien proprement sur un tabouret devant un verre d’eau.

–          « On peut parler un peu ?

C’était donc maintenant.

–          Mmoui…

Elisa se sentit très fatiguée. Franck ne la regardait pas.

–          Bon, il faut qu’on prenne une décision.

Elisa l’imaginait blonde, la trentaine.

–          Ça fait trop longtemps qu’on s’évite…

Une belle bouche charnue, il adorait ça. De longues jambes.

–          Ce serait mieux, je crois, qu’on se sépare pour faire le point.

Un rire trop bruyant, un caractère trop gâté, oui, elle était exactement comme ça.

–          Tu m’écoutes, là ?

–          Faire le point… Oui… Pourquoi pas… »

Le point était tout fait pour Elisa. Elle aimait encore son mari et n’avait aucune envie de se faire plaquer à quarante-quatre ans pour meubler de sa solitude le domicile conjugal. Conjugal. Oui, bien sûr, le mot n’avait plus aucun sens. Voyons, à quand remontait leurs derniers rapports ? C’était sans doute juste avant l’été, quand elle avait tant bu à l’anniversaire de sa sœur. Une oasis de quinze minutes dans une longue traversée d’un désert sexuel dont elle ne savait si elle était la victime ou l’instigatrice. Bon sang, ils avaient eu du bon temps, tout de même. Les filles n’étaient pas arrivées par l’opération du Saint-Esprit. Elisa leva le regard et croisa son reflet dans la porte vitrée du four. Sa propre expression d’hébétude la stupéfia.

–          « Bon, Elisa, dis-moi ce que tu souhaites. Comment tu vois les choses…

–          Je ne sais pas trop. Je préfèrerais garder la maison. Et pour Charlotte, on devrait peut-être lui demander ?

–          Ça me va ».

Franck était visiblement soulagé. Il avait la tête ailleurs, lui aussi. Sans doute dans le corsage de sa blonde sexy. Son regard bleu errait du côté de la petite cave réfrigérée. Pensait-il à sa nouvelle vie ou aux bouteilles de vin qu’il allait emporter ? A la naissance de leur première fille, Maël, il avait vécu une aventure qu’il avait eu la bêtise ou la naïveté d’avouer. Elisa, blessée, avait tout de même pardonné en accablant le stress de la nouvelle paternité. Mais depuis, vingt ans avaient passé. Les escapades s’étaient multipliées. Frank ne prenait plus la peine de justifier ses horaires décousus, qui collaient mal avec son job de directeur commercial. Il avait belle allure, quelques kilos de trop, certes, mais de l’assurance, un regard intéressant. Son style faussement négligé, mal rasé, ses tempes grises, ses chemises de marque et son teint de méditerranéen plaisaient toujours.

Comment avons-nous atterri ensemble, déjà, se demandait Elisa… Elle eut une brève vision du jour de leur mariage, dans le soleil éblouissant de Porquerolles. Leurs peaux également hâlées, leurs cheveux également bruns et bouclés, leurs sourires si heureux. Le chat sauta sur les genoux d’Elisa et s’y installa avec conviction, non sans avoir fait un premier tour sur lui-même. Il se mit à ronronner bruyamment, une goutte au museau, yeux fermés, ce qui réconforta un peu Elisa. Elle n’allait pas s’effondrer devant Franck. Seulement quand il aurait tourné les talons. Je le déteste, s’entendit-elle mentir tout doucement. Elle se leva, regarda Franck, plongé dans la rédaction monodigitale d’un SMS, sans doute à sa blonde, et lui dit :

–          « On parlera à Charlotte tout à l’heure ?

–          Mmm… »

Elisa prit son sac et sa veste en toile et sortit. Ils habitaient une maison ancienne au cœur de Bormes-les-Mimosas. Elle se dirigeait vers la pharmacie en ruminant quand une voix l’appela d’une des terrasses de café où traînait encore du monde malgré la fin des beaux jours. Camille, ça fait 200 ans, qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça… se dit-elle, un sourire crispé déjà aux lèvres.

–          « Comment ça va ? ça fait longtemps !

–          Ça va… Oui, ça doit faire quoi, deux ans ?

–          Et Franck ? Et les filles ?

–          Ça va bien. Charlotte est en troisième, c’est un peu la crise d’ado mais on a connu pire. Maël a vingt ans déjà et vit avec son copain. Je crois qu’ils ne vont pas tarder à se marier. Et toi ?

–          Oh, moi… On s’est séparés avec Christophe. Julien est en pension et je m’occupe beaucoup de ma mère, quand la boutique est fermée.

–          Aïe, je ne savais pas… »

Elisa eut envie de tout lui balancer mais quelque chose qui ressemblait à une réserve orgueilleuse la retint.

–          «  Tiens, on va reprendre nos numéros et on s’organise un dîner bientôt pour rattraper le temps ?

–          D’accord, bonne idée !

Elles s’embrassèrent et Elisa repartit promptement. A la pharmacie, elle acheta une boîte de somnifères et évalua la possibilité de faire un tour. Mais Charlotte devait rentrer.

Charlotte, sa petite dernière, son ange couvé le plus longtemps possible. Cette poupée gracieuse qu’elle avait eu tant de bonheur à cajoler, tant de fierté à exhiber. Cette enfant câline qui jusqu’à récemment l’inondait de dessins dont elle ne savait que faire.

Bien sûr, l’adolescence s’était installée et avait déplacé les curseurs affectifs tout en bouchant les artères de communication. Et dans les yeux de Charlotte, c’est en vain qu’Elisa cherchait l’amour inconditionnel d’une petite enfance qu’elle aurait voulu maintenir pour l’éternité. Elle n’y trouvait plus grand chose, à vrai dire, dans ce regard, puisqu’elle ne le croisait tout bonnement plus. Charlotte ne regardait sa mère dans les yeux que pour la faire céder à un nouveau caprice lié au foisonnement hormonal dont l’aspect cutané était de loin le moins dérangeant. Malgré cette disharmonie, qu’Elisa avait déjà vécue avec son aînée, elle se sentait plutôt confiante sur l’envie de sa fille de rester à ses côtés, puisque ses rapports avec son père avaient toujours été sans effusion, banals, dépassionnés, sans intérêt. Quand elle s’engagea dans sa ruelle, les yeux rivés sur ses espadrilles bleu pétrole, elle sentit que ses angoisses se calmaient. C’était la fin du jour et le soleil dardait ses rayons vers la nuque dégagée d’Elisa. Cette douce chaleur assortie du parfum familier des pinèdes alentour lui redonnèrent un brin de foi en la vie en même temps qu’un singulier désir sensuel qui l’avait abandonnée depuis bien longtemps. En passant le portillon de bois vernis dont elle aimait tant l’odeur de sel chaud, elle tomba nez à nez avec Kader, le jardinier, venu achever l’entretien des orangers. La surprise de le trouver là, à cette heure inhabituelle, son visage lisse sculpté par la lumière rasante, vêtu d’un fin t-shirt blanc et d’un jean, et l’émoi qui s’était réveillé en elle quelques minutes auparavant lui causèrent un embarras qui, elle le sentait, transpirait de chaque pore de sa peau et lui montait aux joues. Elle le salua en coup de vent et se rua à l’intérieur de la maison. Léa, la copine de Charlotte, était encore là, inexpressive, le dos courbé pour s’excuser d’être encore si cruche et peut-être pour camoufler cette poitrine qui empêchait tout le monde de la regarder dans les yeux. Avec Franck et Charlotte, ils étaient tous assis autour de la table sans un mot, chacun seul avec les autres, pianotant sur son téléphone portable. « Hello, hello, je suis rentrée ! » Personne ne répondit. Au terme d’une longue minute, Franck se redressa et, ménageant Léa comme si elle n’était qu’un tout petit enfant, lui dit :

–          « Léa, je crois qu’il est l’heure de rentrer chez toi. »

La jeune fille regarda Charlotte d’un air de connivence qui pouvait signifier « Tes parents sont trop débiles », ou « est-ce que tu vas survivre sans moi », ou encore « je te serai toujours fidèle, mon idole mince et rebelle ». Elisa arrêta ses suppositions quand elle vit la porte se fermer sur son sac à dos. Franck se racla la gorge et dit :

–          «  Charlotte, Maman et moi nous avons besoin de te dire quelque chose.

–          Vous divorcez ?

–          Pas tout de suite, enfin, pas si vite, bredouilla Elisa, que les angoisses submergeaient à nouveau.

L’excitation du jardinier sentait le sapin deux mois après Noël.

–          Nous allons nous séparer, chacun vivra de son côté, et puis nous déciderons par la suite. Qu’en penses-tu ?

–          Je n’ai rien à en penser, moi, c’est votre vie.

Rien n’était plus détestable que ces réponses toutes faites, raisonnables, qui signaient cet âge où l’on croit penser par soi-même alors qu’on régurgite du prémâché. Elisa soupira.

–          Bon, écoute, on aura l’occasion d’en reparler quand tu voudras (sa fille levait les yeux au ciel). La question du moment te concerne vraiment. Il s’agit de savoir si tu préfères rester avec moi, ici, ou avec ton père, ailleurs, ou encore si tu veux alterner une semaine sur deux.

Charlotte regarda sa mère droit dans les yeux et dit sans ciller :

–          Si tu n’y vois pas d’inconvénient, Maman, je voudrais habiter avec Papa. On se verra un week-end sur deux, le mercredi, et la moitié des vacances scolaires. »

Petite ordure, élevée dans la chaleur des bras maternels, à l’ombre d’un père indifférent, c’est comme ça que tu me remercies, pensa Elisa qui n’arrivait pas à rebondir sur ces mots préparés à l’avance, appris par cœur, qui n’attendaient qu’à s’élever dans l’air pour l’envelopper de leur poison venimeux. Franck reprit doctement la parole.

–          De mon côté, c’est d’accord, si tu l’es aussi Elisa. On devrait appeler Maël pour lui en parler. »

Et le père et la fille se regardaient d’un air entendu, et jamais, jamais Elisa ne pourrait leur pardonner ce regard.

Elle essayait de dire quelque chose mais ne pouvait qu’inspirer et expirer bruyamment, en regardant sa fille dont les yeux maquillés clignotaient au-dessus d’une petite moue à claquer. Elisa se ressaisit enfin quand elle eut envie de la gifler pour de bon. Elle attrapa le combiné, les yeux fixes, et composa le numéro de Maël, qui décrocha à la première sonnerie.

–          « Maël, ma chérie, tu as une minute ? Oui, écoute, ce n’est pas simple… à dire comme ça au téléphone, ou plutôt c’est trop simple, ha, oui, trop simple (elle riait maintenant). Papa me quitte pour sa fille de joie et ta sœur compte vivre sous leur merveilleux toit. »

Franck et Charlotte la regardaient, hébétés, alors que son bout d’espadrille battait la mesure de leur silence.

–          « Allô ? reprit Elisa, qui passait maintenant du rire au larmes, pensant que la communication avait été coupée.

–          J’arrive », dit Maël.

Quand Maël arriva, elle crut d’abord qu’il n’y avait personne. Partout, les rideaux étaient tirés. Puis elle entendit un léger bip signalant l’arrivée d’un message et se dirigea vers le salon. Dans une semi-pénombre, elle discerna le gloss de sa sœur et son corps, ramassé sur le canapé, le visage à l’expression neutre éclairé par son son smartphone sur lequel elle pianotait des deux pouces, comme malgré elle. En face, Franck se tenait vautré dans un fauteuil en rotin usé, les jambes écartées, un verre de whisky suspendu à ses doigts maigres.

–          Salut, où est Maman ? demanda Maël d’une voix sourde.

–          Elle s’est enfermée dans la chambre, répondit Franck.

Charlotte ne semblait pas concernée par la question.

–          Elle dort ?

–          On ne sait pas, elle refuse de répondre.

–          Et ça ne vous inquiète pas ?

–          Ecoute, vas-y, c’est toi qu’elle attend.

–          Au fait, Papa, la petite jeune que tu te tapes, tu savais que c’était une de mes copines ?

Franck eut une hésitation et sa bouche marqua un léger pli vers le bas..

–          Oui, elle m’en a vaguement parlé.

–          Quel vieux con…

Et Maël s’élança dans l’escalier, serrant la rampe comme une corde jetée à la mer.

–          Maman ? C’est moi, c’est Maël…

–          Maël. Attends, j’arrive.

Elle entendit deux pas, puis la clé dans la serrure. Les yeux rougis de sa mère.

Elle l’embrassa, tâchant de conserver un air chaleureux.

–          Ça va Maman, tu tiens le coup ?

–          Oui… enfin, non…

Sa voix était lasse.

–          Viens… viens à côté de moi, reprit-elle. J’ai besoin de te sentir tout près, toi je sais que tu ne me lâcheras pas.

Elle parlait un peu du nez et les mots étaient mous, sans âme, quand ils sortaient de sa bouche. Maël se demanda si sa mère avait bu mais ne sentit aucune odeur d’alcool quand elle s’allongea près d’elle sur le lit à la grande couette blanche immaculée.

Les yeux baissés, Maël regardait les jambes fines de sa mère, qui sortaient d’un caleçon d’homme, un caleçon de son père, tiens, oui, c’était bien ça. Son regard remonta lentement le long du corps couché sur le côté, face à elle. Elisa portait une chemise d’hiver, une chemise pour les temps les plus glacés que l’on puisse connaître sur cette côte dorée, une chemise bûcheron en flanelle qui appartenait aussi à son père.

Elisa ne disait rien. Ses mains étaient recroquevillées près de sa poitrine, comme si elle frissonnait ou était un bébé. Maël n’osait lever le regard de peur de croiser les larmes de sa mère. Elle restait donc au niveau de ces poings juvéniles, à la peau mate et lisse, dont la crispation semblait s’alléger doucement. Quelques minutes passèrent et la pièce se remplit du souffle lent et régulier d’Elisa qui venait de s’endormir.

Venant du salon, Maël entendit Franck crier à la cantonade

–          On sort pour une pizza, à tout à l’heure !

Maël ferma les yeux elle aussi et se rapprocha de sa mère. Elle sentait son parfum de tubéreuse et la chaleur de cette chambre grise dont elle n’avait pas franchi le seuil depuis qu’elle avait quitté la maison, deux ans auparavant.

Des images d’enfance se mirent à défiler derrière ses yeux clos. Son esprit tenait à lui passer les diapositives de son passé en ces lieux. Une dispute entre les parents, le retour de maternité de sa mère avec Charlotte dans les bras, des cadeaux de Noël sous le sapin, la luge à Serre-Chevalier avec sa grand-mère, la main de sa mère posée sur la sienne à la crêperie pour ses neuf ans, l’ivresse de l’avant grand saut de la balançoire. Quand elle ouvrir les yeux, la nuit était sur le point de s’installer pour de bon. Dehors, les branches du pin parasol qui s’étendait jusqu’à l’embrasure de la fenêtre montaient et descendaient comme une respiration ample et aérienne.

Maël se sentait un peu vaseuse de cette courte sieste que son corps n’avait pas réclamée et à laquelle elle n’avait fait que consentir. Ses yeux entrouverts aperçurent les chaussettes fines de sa mère et elle reprit clairement ses esprits.

Elisa n’avait pas bougé. Maël regarda la masse de cheveux noirs dont quelques mèches épaisses recouvraient le visage. Elle avait donc réussi à dormir, elle se sentirait sans doute mieux après, se dit-elle. Les mains d’Elisa étaient détendues, maintenant, et soudain, Maël remarqua l’absence de son alliance.

Son regard erra une seconde, puis se porta sur la petite table de chevet en bois cérusé qui évoquait pour elle un réceptacle à mots d’amour pour sa mère. L’alliance était là, posée sur une petite boîte blanche et bleue en carton rectangulaire. Maël prit l’alliance et la regarda de près. En petites lettres italiques était gravé : Franck – 15 juillet 1989. Maël la glissa à son doigt pour voir ce que ça faisait, ce serait bientôt son tour après tout. Elle lui allait parfaitement. En relevant la tête, la petite boîte attira à nouveau son regard. Maël s’en saisit et dans sa main baguée dansèrent les lettres formant Témazépam. On dirait un mot chamanique, se dit-elle, comme s’il existait une langue chamanique. La boîte était vide.

 

 

 

 

 

 

 

Feuilleton de l’été, épisode 3

Posted on August 18th, 2014

–          « Comment ça va ? ça fait longtemps !

–          Ça va… Oui, ça doit faire quoi, deux ans ?

–          Et Franck ? Et les filles ?

–          Ça va bien. Charlotte est en troisième, c’est un peu la crise d’ado mais on a connu pire. Maël a vingt ans déjà et vit avec son copain. Je crois qu’ils ne vont pas tarder à se marier. Et toi ?

–          Oh, moi… On s’est séparés avec Christophe. Julien est en pension et je m’occupe beaucoup de ma mère, quand la boutique est fermée.

–          Aïe, je ne savais pas… »

Elisa eut envie de tout lui balancer mais quelque chose qui ressemblait à une réserve orgueilleuse la retint.

–          «  Tiens, on va reprendre nos numéros et on s’organise un dîner bientôt pour rattraper le temps ?

–          D’accord, bonne idée !

Elles s’embrassèrent et Elisa repartit promptement. A la pharmacie, elle acheta une boîte de somnifères et évalua la possibilité de faire un tour. Mais Charlotte devait rentrer.

Charlotte, sa petite dernière, son ange couvé le plus longtemps possible. Cette poupée gracieuse qu’elle avait eu tant de bonheur à cajoler, tant de fierté à exhiber. Cette enfant câline qui jusqu’à récemment l’inondait de dessins dont elle ne savait que faire.

Bien sûr, l’adolescence s’était installée et avait déplacé les curseurs affectifs tout en bouchant les artères de communication. Et dans les yeux de Charlotte, c’est en vain qu’Elisa cherchait l’amour inconditionnel d’une petite enfance qu’elle aurait voulu maintenir pour l’éternité. Elle n’y trouvait plus grand chose, à vrai dire, dans ce regard, puisqu’elle ne le croisait tout bonnement plus. Charlotte ne regardait sa mère dans les yeux que pour la faire céder à un nouveau caprice lié au foisonnement hormonal dont l’aspect cutané était de loin le moins dérangeant. Malgré cette disharmonie, qu’Elisa avait déjà vécue avec son aînée, elle se sentait plutôt confiance sur l’envie de sa fille de rester à ses côtés, puisque ses rapports avec son père avaient toujours été sans effusion, banals, dépassionnés, sans intérêt. Quand elle s’engagea dans sa ruelle, les yeux rivés sur ses espadrilles bleu pétrole, elle sentit que ses angoisses se calmaient. C’était la fin du jour et le soleil dardait ses rayons vers la nuque dégagée d’Elisa. Cette douce chaleur assortie du parfum familier des pinèdes alentour lui redonnèrent un brin de foi en la vie en même temps qu’un singulier désir sensuel qui l’avait abandonnée depuis bien longtemps. En passant le portillon de bois vernis dont elle aimait tant l’odeur de sel chaud, elle tomba nez à nez avec Kader, le jardinier, venu achever l’entretien des orangers. La surprise de le trouver là, à cette heure inhabituelle, son visage lisse sculpté par la lumière rasante, vêtu d’un fin t-shirt blanc et d’un jean, et l’émoi qui s’était réveillé en elle quelques minutes auparavant lui causèrent un embarras qui, elle le sentait, transpirait de chaque pore de sa peau et lui montait aux joues. Elle le salua en coup de vent et se rua à l’intérieur de la maison. Léa, la copine de Charlotte, était encore là, inexpressive, le dos courbé pour s’excuser d’être encore si cruche et peut-être pour camoufler cette poitrine qui empêchait tout le monde de la regarder dans les yeux. Avec Franck et Charlotte, ils étaient tous assis autour de la table sans un mot, chacun seul avec les autres, pianotant sur son téléphone portable. « Hello, hello, je suis rentrée ! » Personne ne répondit. Au terme d’une longue minute, Franck se redressa et, ménageant Léa comme si elle n’était qu’un tout petit enfant, lui dit :

–          « Léa, je crois qu’il est l’heure de rentrer chez toi. »

La jeune fille regarda Charlotte d’un air de connivence qui pouvait signifier « Tes parents sont trop débiles », ou « est-ce que tu vas survivre sans moi », ou encore « je te serai toujours fidèle, mon idole mince et rebelle ». Elisa arrêta ses suppositions quand elle vit la porte se fermer sur son sac à dos. Franck se racla la gorge et dit :

–          «  Charlotte, Maman et moi nous avons besoin de te dire quelque chose.

–          Vous divorcez ?

–          Pas tout de suite, enfin, pas si vite, bredouilla Elisa, que les angoisses submergeaient à nouveau.

L’excitation du jardinier sentait le sapin deux mois après Noël.

–          Nous allons nous séparer, chacun vivra de son côté, et puis nous déciderons par la suite. Qu’en penses-tu ?

–          Je n’ai rien à en penser, moi, c’est votre vie.

Rien n’était plus détestable que ces réponses toutes faites, raisonnables, qui signaient cet âge où l’on croit penser par soi-même alors qu’on régurgite du prémâché. Elisa soupira.

–          Bon, écoute, on aura l’occasion d’en reparler quand tu voudras (sa fille levait les yeux au ciel). La question du moment te concerne vraiment. Il s’agit de savoir si tu préfères rester avec moi, ici, ou avec ton père, ailleurs, ou encore si tu veux alterner une semaine sur deux.

Charlotte regarda sa mère droit dans les yeux et dit sans ciller :

–          Si tu n’y vois pas d’inconvénient, Maman, je voudrais habiter avec Papa. On se verra un week-end sur deux, le mercredi, et la moitié des vacances scolaires. »

Petite ordure, élevée dans la chaleur des bras maternels, à l’ombre d’un père indifférent, c’est comme ça que tu me remercies, pensa Elisa qui n’arrivait pas à rebondir sur ces mots préparés à l’avance, appris par cœur, qui n’attendaient qu’à s’élever dans l’air pour l’envelopper de leur poison venimeux. Franck reprit doctement la parole.

–          De mon côté, c’est d’accord, si tu l’es aussi Elisa. On devrait appeler Maël pour lui en parler. »

Et le père et la fille se regardaient d’un air entendu, et jamais, jamais Elisa ne pourrait leur pardonner ce regard.

Elle essayait de dire quelque chose mais ne pouvait qu’inspirer et expirer bruyamment, en regardant sa fille dont les yeux maquillés clignotaient au-dessus d’une petite moue à claquer. Elisa se ressaisit enfin quand elle eut envie de la gifler pour de bon. Elle attrapa le combiné, les yeux fixes, et composa le numéro de Maël, qui décrocha à la première sonnerie.

feuilleton de l’été : épisode 2

Posted on August 1st, 2014

Elle entra sans but dans la salle de bains et ramassa les épais draps de bain qui avaient glissé par terre. Elle se regarda dans la glace. De face, de profil, de trois-quarts, de dos. Je ne m’en tire pas si mal, se dit-elle en arrangeant ses cheveux bouclés. Bon, il y avait bien ces sillons nasogéniens, ces pattes d’oie, cette ride du lion et ces plis de cul-de-poule au-dessus de la lèvre supérieure. La liste réjouissante de cette ménagerie croissant sur son visage lui avait été livrée, le mois dernier, par un chirurgien esthétique. Elle avait pourtant reculé en croisant dans sa salle d’attente toutes ces têtes refaites qui se ressemblaient sans avoir l’air plus jeune. Elisa soupira. Et si je me faisais éclaircir les cheveux ? Elle se rapprocha du miroir et aperçut quelques cheveux gris, qui tranchaient dans la masse noire. Ceux-là la consternaient plus que tout. « Elisa, tu es là ? Tu peux descendre une minute ? » Franck, son mari, rentrait bien tôt, se dit Elisa. Elle le rejoignit dans la cuisine où il s’était assis bien proprement sur un tabouret devant un verre d’eau.

–          « On peut parler un peu ?

C’était donc maintenant.

–          Mmoui…

Elisa se sentit très fatiguée. Franck ne la regardait pas.

–          Bon, il faut qu’on prenne une décision.

Elisa l’imaginait blonde, la trentaine.

–          Ça fait trop longtemps qu’on s’évite…

Une belle bouche charnue, il adorait ça. De longues jambes.

–          Ce serait mieux, je crois, qu’on se sépare pour faire le point.

Un rire trop bruyant, un caractère trop gâté, oui, elle était exactement comme ça.

–          Tu m’écoutes, là ?

–          Faire le point… Oui… Pourquoi pas… »

Le point était tout fait pour Elisa. Elle aimait encore son mari et n’avait aucune envie de se faire plaquer à quarante-quatre ans pour meubler de sa solitude le domicile conjugal. Conjugal. Oui, bien sûr, le mot n’avait plus aucun sens. Voyons, à quand remontait leurs derniers rapports ? C’était sans doute juste avant l’été, quand elle avait tant bu à l’anniversaire de sa sœur. Une oasis de quinze minutes dans une longue traversée d’un désert sexuel dont elle ne savait si elle était la victime ou l’instigatrice. Bon sang, ils avaient eu du bon temps, tout de même. Les filles n’étaient pas arrivées par l’opération du Saint-Esprit. Elisa leva le regard et croisa son reflet dans la porte vitrée du four. Sa propre expression d’hébétude la stupéfia.

–          « Bon, Elisa, dis-moi ce que tu souhaites. Comment tu vois les choses…

–          Je ne sais pas trop. Je préfèrerais garder la maison. Et pour Charlotte, on devrait peut-être lui demander ?

–          Ça me va ».

Franck était visiblement soulagé. Il avait la tête ailleurs, lui aussi. Sans doute dans le corsage de sa blonde sexy. Son regard bleu errait du côté de la petite cave réfrigérée. Pensait-il à sa nouvelle vie ou aux bouteilles de vin qu’il allait emporter ? A la naissance de leur première fille, Maël, il avait vécu une aventure qu’il avait eu la bêtise ou la naïveté d’avouer. Elisa, blessée, avait tout de même pardonné en accablant le stress de la nouvelle paternité. Mais depuis, vingt ans avaient passé. Les escapades s’étaient multipliées. Frank ne prenait plus la peine de justifier ses horaires décousus, qui collaient mal avec son job de directeur commercial. Il avait belle allure, quelques kilos de trop, certes, mais de l’assurance, un regard intéressant. Son style faussement négligé, mal rasé, ses tempes grises, ses chemises de marque et son teint de méditerranéen plaisaient toujours.

Comment avons-nous atterri ensemble, déjà, se demandait Elisa… Elle eut une brève vision du jour de leur mariage, dans le soleil éblouissant de Porquerolles. Leurs peaux également hâlées, leurs cheveux également bruns et bouclés, leurs sourires si heureux. Le chat sauta sur les genoux d’Elisa et s’y installa avec conviction, non sans avoir fait un premier tour sur lui-même. Il se mit à ronronner bruyamment, une goutte au museau, yeux fermés, ce qui réconforta un peu Elisa. Elle n’allait pas s’effondrer devant Franck. Seulement quand il aurait tourné les talons. Je le déteste, s’entendit-elle mentir tout doucement. Elle se leva, regarda Franck, plongé dans la rédaction monodigitale d’un SMS, sans doute à sa blonde, et lui dit :

–          « On parlera à Charlotte tout à l’heure ?

–          Mmm… »

Elisa prit son sac et sa veste en toile et sortit. Ils habitaient une maison ancienne au cœur de Hyères. Elle se dirigeait vers la pharmacie en ruminant quand une voix l’appela d’une des terrasses de café où traînait encore du monde malgré la fin des beaux jours. Camille, ça fait 200 ans, qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça… se dit-elle, un sourire crispé déjà aux lèvres.

–          « Comment ça va ? ça fait longtemps !

–          Ça va… Oui, ça doit faire quoi, deux ans ?

–          Et Franck ? Et les filles ?

Un feuilleton pour l’été

Posted on July 24th, 2014

Etre « highly productive », oui mais à quoi bon ? Est-ce que je serai mieux payée, plus recherchée, plus aimée ? Serai-je plus stressée, plus agressive ? Pourquoi ne peut-on accepter de vivre avec nos faiblesses, nos désirs de l’instant ? Pourquoi faut-il se conformer à cet idéal d’efficacité ? Suis-je un produit détergent ? Comment cette valeur terre-à-terre a-t-elle supplanté toutes les autres ? Pourquoi ne trouve-t-on jamais d’article, sur Internet, détaillant les « 10 astuces pour être plus généreux au quotidien », ou encore « En quoi votre égo est-il l’impasse de votre vie ? » Au lieu de nous conseiller de devenir un individu plus altruiste, on nous abreuve des derniers tuyaux de consolidation narcissique… Elisa en était à arrivée à ce monologue intérieur après avoir été kidnappée par une série de sites Internet, tous prosélytes d’une vie pleinement épanouie par l’obtention d’un toujours-plus, lui-même garanti par une productivité hors-normes. Elle était affalée dans le fauteuil, son ordinateur portable sur les genoux, posé sur un coussin évitant à ses cuisses de chauffer au même rythme que son disque dur. Elle jeta un œil à la cuisine et, réalisant avec effroi que les restes du déjeuner étaient toujours à la même place, elle prit conscience de l’odeur de graillon dans laquelle elle végétait depuis deux bonnes heures et qui avait sans doute envahi ses cheveux. Deux heures. Comment ai-je pu, une fois de plus, perdre mon temps à lire des âneries vues et revues auxquelles je ne crois même pas ? L’horloge du four marquait 15h38. Que faisait Charlotte avec ses pestes de copines dans sa chambre ? Elle avait soutien de maths et à ce tarif horaire, il était impensable qu’elle manque son cours. Elisa déplaça l’ordinateur sans l’éteindre et le posa sur la table basse, puis se leva et monta les escaliers sur la pointe des pieds, comme conseillé dans Elle. La porte de Charlotte était fermée et elle entendait les pouffements, exclamations et grossièretés qui caractérisaient la longue mutation verbale que sa fille de quatorze ans avait entreprise depuis un an. Écartant une fugace mauvaise conscience, Elisa se rapprocha pour écouter la conversation des adolescentes.

–          « Elle a saigné comme un goret, il paraît…

–          Nan ! Ah la honte !

–          Enfin bon, c’est juste normal, quand même…

–          Oui, mais c’est la honte ! »

Elisa ne discernait pas bien les identités de chaque voix. Il lui semblait qu’elles parlaient toutes de la même façon. Il faut que je lui parle, se dit-elle… Le volume des voix augmentant, Elisa en conclut qu’elles allaient sortir. Elle toqua :

–          « Charlotte, tu n’as pas oublié ton cours de maths ?

–          Non, non, c’est bon Maman… »

Charlotte ouvrit la porte. Elle était maquillée comme un panda, ses longs cheveux bruns reposant sur ses épaules, son absence de décolleté mise en valeur par un t-shirt noir en V sous lequel on devinait une tricherie de wonderbra. Elisa eut un court moment d’hésitation, durant lequel elle scanna sa fille de pied en cap. « Oui, bon, ça va, épargne-nous tes commentaires… On y va les filles ? » Laurel et Hardy, clones vestimentaires moins réussis que Charlotte mais tout aussi maquillés, lui emboîtèrent le pas, et toutes les trois passèrent devant Elisa en laissant leurs prunelles de braise divaguer sur leurs Bensimon. Elisa les suivit du regard alors qu’elles dévalaient l’escalier en gloussant, et vit la fine silhouette de sa fille passer la porte sans un regard ni un mot d’à tout à l’heure. Elisa ne savait définir ce sentiment qui l’oppressait : était-ce de l’impuissance, de la frustration, de l’agacement ? Plutôt une grande lassitude.

Elle entra sans but dans la salle de bains et ramassa les épais draps de bain qui avaient glissé par terre. Elle se regarda dans la glace.

En exclusivité, quelques lignes pour vous !

Posted on July 9th, 2014

En exclusivité, voici quelques extraits de mon humble contribution au beau livre d’aquarelles de Florence Badetz, intitulé “Habitations des îles”, à paraître à la rentrée. Les textes sont d’Alain Duteil pour toutes les peintures de demeures coloniales. Je suis intervenue pour narrer l’esprit de sa partie “carnet de voyages”.

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Extraits…

“Jamais bien assis, jamais bien à l’ombre… S’installer pour croquer un paysage n’est jamais bien confortable. Cette gourmandise de l’instant, cette nécessité d’imprégnation vous saisit comme une injonction fortuite. Pourquoi ici et pas là ? Pourquoi maintenant et pas tout à l’heure ? Croquer une scène ne procède pas de la raison mais de l’instinct, et les couleurs s’installent dans vos mains avant même que vous n’ayez trouvé une marche pour vous asseoir…

Ombre ou soleil, mouvement des brins de lataniers ou des palmes géantes, les couleurs des maisons créoles, en hommage à la vie, se parent de mille jeux qui soulignent leur appartenance à la palette diaprée de la Caraïbe : céruléen des fonds de lagons, rouge sang flamboyant, fuchsia bougainvillier, vert manguier… On imagine volontiers un sourire d’enfant prêt à surgir derrière ces persiennes aux reflets d’azur, l’appel maternel au repas dominical, le fumet gourmand d’un colombo, la queue touffue d’un chat poussant la porte.

Quand le temps de s’éventer sera venu et que le jour confiera ses heures chaudes à l’intimité des alcôves, quand les mangues donneront tout leur velours et que l’on guettera le quénettier du chemin, alors les arbres se couvriront de feu et se feront appeler flamboyants. A quoi bon se cacher, alors, derrière d’aveuglants murets de chaux ? Guidé par un tapis rouge, le promeneur, attiré par ce brasier végétal, viendra scruter à toute heure le mystère de la case silencieuse.

Matin de renouveau sur la petite case de bois léger, de bois mangé, de boit peint et repeint jusque dans ses découpes et dentelles. Le soleil est doux, il fait encore bon laisser la lumière filtrer entre les cils au sortir de ses rêves en ce matin de demain ou peut-être de l’aube des temps. Case éternelle, rebelle aux tremblements de la terre et des hommes.

L’insularité prend tout son sens lorsque le mouvement ne s’imagine qu’en barque ou à vélo, lorsque les couleurs de la terre et de la mer dominent le champ de vision, lorsque portes et fenêtres restent entr’ouvertes à toute heure et que les animaux ne gênent personne sur la plage. L’insularité, c’est la sanctification de l’ombre, la courtoisie d’une proximité d’un autre temps, la retenue des grands solitaires.”

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