Mes livres du moment : Sansal, Poulain et Prescott !

Posted on September 6th, 2016

Une fois n’est pas coutume, cette année, mes vacances ont été l’occasion d’explorer la fin du monde. Pardon, la fin des mondes. Avec ses 100 000 glaciers aux grottes illuminées d’un bleu translucide, ses étendues infinies recouvertes de tundra, son sol durci par le permafrost, ses villages de chasseurs, son immensité largement inaccessible et ses rivières charriant les saumons prêts à mourir, l’Alaska en était déjà, à mes yeux, une extrémité (de monde). Quelques jours avant de partir, j’avais commencé le Boualem Sansal, « 2084 » (Gallimard, 2015), donc il m’a fallu l’emporter. Il y avait eu, au cœur des préparatifs,  une tentative de conversion familiale à la liseuse, mais elle a échoué, préemptée dès sa sortie du carton par les enfants. Le poids des livres n’était pas près de me quitter. Il m’a fallu emporter « 2084 » et m’envelopper, presque à contre-cœur, dans cette brume transpercée de sommets apocalyptiques. Je dis presque à contre-cœur non par déception ou par ennui – je ne suis pas de ceux qui se forcent à aller au bout des livres qui ne leur plaisent pas -, mais parce que la fiction glaçante de l’auteur algérien, sur fond de fanatisme, d’ignorance crasse et d’obscurantisme religieux est d’une outrance qui nous étonne de moins en moins. C’est effectivement la fin du monde qu’il décrit, la fin d’un monde certes imparfait mais où régnait une relative liberté d’agir et de penser, où le progrès était une direction idéale et le mieux-vivre avait pour fondement la démocratie. Point de cela en Abistan, cet âge de pierre où les hommes seraient revenus, gouvernés par les dogmes les plus absurdes et les lois les plus inhumaines n’appelant qu’à un but : la soumission à un Dieu cruel et omnipotent. On a parfois un petit sourire en lisant « 2084 », ironique parce qu’il nous renvoie évidemment à Orwell, inquiet parce que cet idéal moyen-âgeux qui régit l’Abistan, cette réduction de la complexité du réel qu’est l’idéologie (pour paraphraser Michel Onfray) nous est désormais comme une lointaine connaissance démente et honteuse, dont on tâcherait d’enfoncer la tête quand elle dépasse un peu trop mais qui s’inviterait quand bon lui semble, c’est-à-dire de plus en plus souvent, à la table de nos intimes. Une hypothèse d’autant plus effrayante qu’elle est de moins en moins surréaliste.

sansal

 

C’est ensuite une autre fin du monde, géographique et temporelle, dont j’ai frôlé les rivages cet été. Les lignes de mots, rêches, tendues, coupantes, sans appel de Catherine Poulain, dans « Le grand marin » (Editions de l’Olivier, 2016) – récit de ses aventures (romancées ?) en Alaska -, sont à l’image des lignes de pêche qu’elle tend aux côtés de Jude, John, le grand gars maigre et autres frères du grand large en Mer de Bering. Entre casiers de morues noires et de flétans géants, la jeune femme novice et naïve se fait une place à la force du poignet. Sur le bateau, elle dégueule son courage, aiguisé par le désir d’emporter, entre creux et nuits aussi violentes à terre qu’en mer, l’attention et le cœur de son lion sauvage, ce grand marin pour qui la marge et l’extrême sont la norme. Moi aussi, j’avais pour cadre les îles de l’Alaska, ces rochers bruts et volcaniques saupoudrés par la chaîne des Aléoutiennes, et les pages de Catherine Poulain vibraient de réalisme à chaque instant, raclant avec talent cette corde si sensible en moi de la liberté.

grand marin

 

Connaissez-vous William H. Prescott ? Cet historien et essayiste bostonien du 19ème siècle s’est donné pour sacerdoce de répondre à une question passionnante : comment les grands empires précolombiens, civilisations extrêmement puissantes et policées, ont-ils pu se laisser asservir par quelques centaines d’hommes, fussent-ils menés par Cortés au Mexique ou par l’équipée sanglante de Pizarro au Pérou ? Après avoir écrit une somme d’érudition avec « L’Histoire de la conquête du Mexique », c’est donc au tour du Pérou de passer sous la plume magistrale de Prescott, et c’est par elle que je commence cette fabuleuse immersion qui promet de durer quelques temps. « L’Histoire de la Conquête du Pérou » (Réédition chez Pygmalion/Gérard Watelet, 1993) se présente en deux tomes dont le premier raconte la découverte de l’Empire Inca, d’abord en dressant un tableau de leur civilisation, détaillant chaque aspect : sociétal, juridique, agraire, religieux, etc., où l’on voit à quel point cette société était organisée de façon efficace, sur un socle solide d’équité. Prescott compose ensuite le portrait de Pizarro et de ses expéditions pour parler de la découverte, à proprement parler, du Pérou. Enfin il aborde la conquête même avec le rapt et la captivité de l’Inca Atahuallpa et clôt ce volet avec son jugement et son exécution, première étape dans la main basse faite sur les richesses du Pérou. Cela se lit comme un roman, c’est de l’Histoire véritable mais truffée de détails donnant une vie et une proximité phénoménale à cette terrible épopée, qui est à travers ces pages bien mieux rendue qu’une adaptation cinématographique.

Voilà mes lectures estivales ! Mon conseil ? Immergez-vous sans plus tarder dans ces fins du monde haletantes plutôt que de regretter cette rentrée qui elle, n’en est heureusement pas une (de fin du monde) !

 

conquête pérou prescott

Mon livre du moment : « Les Enfants de Minuit », de Salman Rushdie

Posted on June 22nd, 2016

film les enfants de minuit

 

C’est le moment. Oui, bientôt la pause estivale, c’est le moment idéal pour plonger dans un livre qui risque de vous coller à la peau plus sûrement que vos marques de bronzage. Oui, montez sur le plongeoir, faites un double nœud à votre maillot, ne vous bouchez pas le nez (ce serait dommage), fermez les yeux et… sautez ! Ce qui vous attend ? Le monde chamarré, odorant, contrasté, mouvant, bruyant, protéiforme et ô combien dense du sous-continent indien vu à travers un fantastique kaléidoscope, tenu par un type infatigable, clownesque et accablé d’une guigne puissante à la mesure de son tarin, voilà ce que nous propose Salman Rushdie dans « Les Enfants de Minuit ».

Accrochez-vous, si besoin prenez des notes, une fiche de lecture ne sera pas de trop pour suivre Saleem Sinai, enfant de Minuit né à Bombay à l’instant même ou l’Inde accédait à l’indépendance, roulant sa bosse, ses talents, tares et étrangetés au fil d’un tourbillon enchanteur court de 812 pages. Une plume tour à tour hallucinée, drôle, grave ou philosophe se démultiplie sur le papier pour nous décrire les méandres historiques de l’Inde au prisme allégorique d’une histoire familiale rocambolesque. Sans aucun doute, « Les Enfants de Minuit » est bien le livre le plus baroque et le plus surprenant qui ait croisé le fil de mon existence, et je suis prête à parier que je ne suis pas la seule.

film les enfants de minuit 3

Alors que Saleem Sinai grandit, sort ses antennes, vit sa vie d’enfant de Minuit parmi d’autres vies qu’il avale et recrache par petits renvois acides ou amers, on croise mille noms qui s’égrènent comme les saveurs contrastées d’un biryani, entonnant une mélodie, que dis-je un authentique sortilège… Mesdames, messieurs, approchez s’il vous plaît, n’ayez crainte, veuillez saluer Emerald Bibi, Homi Catrack, Cyrus-le-Grand, le lotus de la Bouse, le Singe, Wee Willie Winkie, Ayooba Baloch-char d’assaut, Pia Aziz, le Commandant Sabarmati et tant d’autres ! Tant d’autres personnages burlesques dépeints avec le talent formidable d’un très grand auteur. Mais où Salman Rushdie trouve-t-il cette imagination sans bornes, nourrissant à force de pelletées généreuses ce premier roman (paru en 1981, récompensé du Booker Prize) ? Le détail de sa mixture personnelle nous dépasse, c’est bien le but, et nous projette dans un réalisme magique qui n’est pas sans rappeler « Cent ans de solitude », de Gabriel Garcia Marquez ou encore « Le Maître et Marguerite », de Mikhail Boulgakov.

« Il n’existe aucune magie sur terre assez forte pour effacer ce que vous ont laissé vos parents. » Cette certitude, Saleem l’assène à propos de Parvati-la-Sorcière – celle qui « dans la pauvreté horrible du bidonville des magiciens, (…) avait un visage à la pointe de la mode » -, mais on comprend qu’elle vaut tout autant pour la lourde parenté politique, religieuse et coloniale de l’Inde. Un film en a été tiré, réalisé par Deepa Mehta et sorti en 2012. Je ne l’ai pas vu, et j’espère que pour vous aussi, la lecture sera l’expérience première de cette histoire. Car c’est entre les lignes, peu à peu, derrière les parfums mêlés d’un chutney idéalement relevé, d’un lassi remarquablement doux et d’un chapati parfaitement tiède, que se dessine la fresque grandiose d’une Inde échappant à tous les clichés, rien moins qu’une Inde-Monde. N’hésitez plus, plongez, vous dis-je.

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Ma lecture du moment : « La chouette aveugle », de Sadegh Hedayat

Posted on March 1st, 2016

chouette aveugle

 

Comment exprimer la curiosité qu’inspire la découverte d’un poète iranien du début du 20ème siècle ? Cette plume tragiquement belle et méconnue qui se détache, page après page, et dénature les regrets de La Bruyère il y a plus de trois siècles « Tout a été dit, et l’on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes et qui pensent. » (Les Caractères, ou les mœurs de ce siècle, La Bruyère, éd. Estienne Michallet,1696). Bien que mort depuis 65 ans, Sadegh Hedayat m’a été présenté, puisque c’est ainsi que l’on introduit celles et ceux qui vous importent, par une âme-sœur. Et c’est bien connu, les amis de mes amis…

Hélas, évoquer Hedayat, considéré comme l’un des plus grands écrivains de l’Iran moderne, n’a rien d’une entreprise très aguicheuse. L’homme, profondément sombre et pessimiste, livre sur le monde un regard hanté par d’horribles fantômes. Dans son roman le plus connu, « La chouette aveugle » (qui tient d’ailleurs plus du conte fantastico-dépressif que du roman), on n’a rarement vu un tel dégoût de la vie. Même l’opium que prise le narrateur ne parvient à le détourner durablement de ses ténèbres intimes. Toute pensée positive abordant les frontières de son esprit est invariablement anéantie par l’irruption d’images macabres, de sang ou d’agonie. Rien d’un film d’horreur, pour autant : « passé de l’autre coté », il concède simplement « avoir oublié la manière de parler aux vivants ». Entre les lignes fiévreuses de « Bouf-è-Kour » (titre original), on pressent chez Hedayat une connaissance aiguë des mœurs de son pays, décrites à la perfection. Dans ce livre court, obsessionnel et insolite, fond et forme côtoient le fantastique, notamment via le principe déroutant de répétitions hallucinées (situations ou phrases), à plusieurs endroits du récit, laissant au lecteur l’impression d’une prose quasi délirante.

Au-delà de la puissance du texte, « La chouette aveugle » est intéressante parce que l’on y sent les influences caractéristiques d’un intellectuel ayant mûri dans l’entre-deux-guerres. Et tout d’abord, celle de l’absurdité et de l’anarchie des débuts du dadaïsme, dénonçant de façon absolue et définitive toute forme de désir de beauté, d’art ou de quoi que ce soit qui puisse s’inscrire dans des valeurs institutionnelles. Mais on retrouve également les idées d’Hedayat au stade de la décomposition du mouvement Dada, alors que Tristan Tzara en disait « Nous sommes tous des salauds », « Je ne cherche pas à m’échapper de l’asile dans lequel je passe ma vie » ou encore « Les débuts de Dada n’étaient pas les débuts d’un art mais ceux d’un dégoût. »

On note aussi l’absence de préoccupation esthétique ou morale typiquement surréaliste. Pour autant, on est loin de l’écriture automatique : ce je-m’en-foutisme du beau qu’exprime le texte ne se retrouve pas dans sa forme, remarquable. Chez Hedayat, le cadavre n’a rien d’exquis. Il est réel, putréfié ou en voie de putréfaction. Il y a une servilité réelle chez le narrateur envers cette attirance morbide.

Sorte de « Chien andalou » littéraire, « La chouette aveugle » tient plus du cauchemar que du rêve. La fièvre du narrateur, c’est le dégoût de la canaille, c’est-à-dire l’être humain dans toute l’hypocrisie de son fonctionnement et de ses appétences.

A côté de Hedayat, Cioran est véritablement le boute-en-train, le « plaisantin » qu’il affirmait être. Chez le narrateur de « La chouette aveugle », le rire ne peut d’ailleurs être qu’effrayant. A maintes reprises, ce « rire terrible à vous faire dresser les cheveux sur la tête » terrasse l’opiomane qui se terre dans sa caverne. On y retrouve, comme chez Dostoïevski dans « Les Cahiers du sous-sol », une volupté dans la souffrance et la déchéance. Le personnage de « La chouette aveugle » prend plaisir à se voir laid, effrayant, humilié. Sa clairvoyance désespérée est autant la cause d’une jouissance schizophrène que d’un mal-être profond qui l’entraîne dans un « océan de confusion ». Néanmoins, le narrateur n’a pas la méchanceté amère du narrateur des Cahiers : ce n’est après tout qu’un misérable naufragé, qui personnifie de façon outrancière nos angoisses et quelque part, les emporte avec lui, loin de nous. Raison de plus, s’il en fallait, pour faire sa connaissance !

« La chouette aveugle », de Sadegh Hedayat (José Corti, 2013). Traduit du persan
par Roger Lescot. 200 pages. 1953 hedayat-dessinChouette

En 2016… “la grande affaire est de vivre…”

Posted on January 1st, 2016

max jacob à paris

Bonjour 2016 ! Dans l’obscurité, on cherche la lumière, c’est pourquoi je souhaite que 2016 nous apporte légèreté, art, jeu et confiance (en soi, en les autres) La conscience que “la grande affaire est de vivre”, pour paraphraser Max Jacob, voilà l’essentiel !

“Au fait, tout cela est inutile. La grande affaire est de vivre, de vivre par l’imagination et la poitrine et d’inventer, de savoir, de jouer. L’art est un jeu. Tant pis pour celui qui s’en fait un devoir.”

Conseils à un jeune poète (Gallimard). Max Jacob.

Laissons les martyrs là où ils sont, c’est à dire dans le silence éternel de l’insignifiance (Paul Valéry disait: “Le martyr : j’aime mieux mourir que de… réfléchir“) et profitons de chaque nano-seconde de la vie.

2016, vivre “par l’imagination et la poitrine” ?

jacob par picasso

Ma contribution à la poésie de ces “Habitations des Iles” (F. Badetz)

Posted on December 15th, 2015

HABITATIONS DES ILES Badetz

 

 

Il avait tardé, se faisait beau, très certainement, pour les fêtes. J’en avais parlé sur ce blog, et puis le temps de la fabrication, de l’édition, des petites mains, des dernières vérifications, des ultimes corrections… je l’avais remisé dans un petit coin de ma conscience, guettant de temps à autres sa couverture dans les rayonnages de beaux-livres ou l’annonce de sa parution dans ma boîte e-mails… Et le voilà ! Mieux qu’un voyage, “Habitations des îles” en offre l’essence à travers le geste talentueux de Florence Badetz. Je suis heureuse d’avoir posé quelques mots sur la poésie de ces images, dans le sillage de ceux merveilleux d’Alain Duteil. Pour ceux qui connaissent et aiment les îles comme pour ceux qui n’en ont jamais happé les parfums, ce livre d’aquarelles agrémenté de textes est une promesse de soleil dont on a bien besoin en ce moment. Le cadeau de Noël idéal !

 
HABITATIONS DES ILES, de la Guadeloupe, de la Martinique et de la Réunion, PLB Editions, 2015.

Livre d’aquarelles de Florence Badetz avec Alain Duteil et Céline Malraux.

 

Wild Idea, écrire les espaces sauvages !

Posted on November 24th, 2015

Festival-Ecritures_01
« Wild Idea, écrire les espaces sauvages »…
Passionnant, non ? C’est tout à fait ce que je pense de cette rencontre avec l’auteur Dan O’Brien, prévue samedi 28 novembre à 17h à Pointe-à-Pitre… Cet échange avec l’un des invités d’honneur de l’excellent Festival Ecritures des Amériques me réjouit au plus haut point… Si d’aventure – car il s’agira de cela – vous passiez par “La Pointe”, n’hésitez pas à nous rejoindre : nous voyagerons à travers les Grandes Plaines américaines, en compagnie de troupeaux de bisons et à l’ombre des ailes déployées des faucons pèlerins, nous parlerons poésie, liberté, écologie, militantisme…
Voici le pitch :
“Conversation : Dan O’Brien et Céline Malraux
Pavillon de la Ville / Place de la Victoire, Pointe-à-Pitre
Dans la salle Chevalier Saint-Georges, de l’ancien hospice Saint-Jules réhabilité en lieu d’échanges culturels, la journaliste et auteur franco-américaine Céline Malraux et, l’écrivain américain Dan O’Brien, dont le best seller : Rites d’automne est emblématique du Nature Writing, parcourent le récit d’une expérience unique sur les territoires indiens et une réflexion sur la force poétique des grands espaces, l’âpreté de la solitude et sa force créatrice.

Mon (autre) moodboard du moment

Posted on September 23rd, 2015

Cannibalisée par la servitude qu’impose le pragmatisme du quotidien, auquel je tente d’échapper par mille ruses pour me tenir à l’écriture, je n’ai pas beaucoup de temps à consacrer à mon blog ces jours-ci. Pardon à ceux qui me faisaient la grâce d’y jeter parfois un œil, ils doivent être un peu déçus ! Fi des mots, donc ! Cette fois-ci ce sera par l’image que je leur enverrai un peu de cette matière personnelle que j’essaie de communiquer. Voici mon moodboard du moment, en écho avec celui d’il y a près de deux ans, qui rassemble les permanences roboratives de mon champ de vision : Tête de Christ cloutée (une œuvre étonnante de l’artiste guadeloupéenne Félie-Line Lucol), adorable chien géant Nash, petit manguier généreux, ma banquette de travail, cette carte de vœux envoyée à ma grand-mère par le talentueux peintre Serge Courte.

moodboard 2015

Que lire cet été ?

Posted on July 16th, 2015

reading in a hammock

 

Que le décor de votre quotidien laisse place à un kaléidoscope de couleurs et de senteurs ou bien qu’il reste peu ou prou le même, je vous propose de varier vos horizons avec quelques lectures propices aux grandes respirations de l’esprit.

 

« L’Amérique des Ecrivains » (Laffont), de P. Guéna et G. Binet. Comme le dit le site de l’éditeur : « Un road trip familial enthousiasmant à la rencontre des plus grands écrivains américains. » Parfaitement résumé ! J’adore ce grand pavé sillonnant à travers les paysages américains, échouant chez les grandes plumes d’outre-Atlantique, prises par surprise dans leur jus. Il se laisse découvrir par petits bouts, au détour d’une sieste. Je le recommande d’ailleurs dans un hamac.

 

La femme aux pieds nus” (Gallimard), de Scholastique Mukasonga. Une plongée sensible, évidemment impitoyable, dans une intimité familiale malmenée par la déportation puis le génocide rwandais, à travers l’hommage d’une fille à sa mère. Un hommage à la vie, au courage, à l’instinct d’une mère prête à tout pour sauver ses enfants et aller de l’avant. Touchant, sobre, ni larmoyant ni racoleur dans le drame. De l’émotion et une très belle rencontre. Se lit d’une traite, prévoir une certaine tranquillité.

 

To kill a mockingbird”, de Harper Lee. En Français, « Ne tirez pas sur l’oiseau-moqueur ». Ce grand classique de la littérature américaine, qui se savoure comme un nectar d’innocence, d’humour enfantin, de pureté et de bonté, malgré la gravité des thèmes abordés (notamment les inégalités raciales dans le Sud des Etats-Unis), a immédiatement valu à son auteure – grande amie de Truman Capote – le prix Pulitzer en 1960. A lire si possible en Anglais vers l’heure du goûter.

 

Pour un mois d’août calme et quelque peu solitaire, je suggère une évasion par les mots de Lyonnel Trouillot dans « La belle amour humaine » (Actes Sud). Une langue poétique et parfumée, des monologues farfelus aux mots riches et précis exposent, indirectement, une philosophie du vivre-ensemble en mettant à l’honneur le village d’Anse-à-Frôleurs, correspondance caribéenne de “La Cité de la Joie” de Dominique Lapierre. Reprendre foi en l’humanité, c’est un bon devoir de vacances. Plus ambitieux qu’un cahier Passeport !

 

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Lire en regardant le paysage…

Posted on July 5th, 2015

livre audio

 

 

Je suis fort absorbée en ce moment par d’autres formes d’écriture que ce présent blog et manque à l’assiduité qu’il mériterait, aussi je m’en excuse. Pour autant, j’ai toujours envie de parler de livres, et cette fois, d’un genre de livres un peu particuliers que sont les livres audio. J’avoue un faible assumé pour les livres audio, et particulièrement quand je conduis, ce qui m’arrive plus souvent qu’à mon tour. Je passe beaucoup (trop) de temps dans ma voiture, et pour transformer ce qui m’apparaissait comme une nuisance et un détournement de moi-même en un moment privilégié, les livres audio font office de miracle. Il est utile de préciser que mes trajets se font dans un cadre rustico-bucolico-tropical, et que je ne suis absolument pas soumise à la frustration du trafic citadin. De ce fait, j’ai une excellente qualité d’écoute en voiture ! Les grandes vacances ayant commencé, il m’a semblé opportun de contribuer à faire de ces transhumances autoroutières la possibilité d’une évasion de l’esprit, de l’âme et même la matière de belles conversations pour les longues soirées d’été.  Il existe maintenant une étonnante quantité de livres sous format audio, et j’en ai écouté un panel varié allant de La Bruyère à Modiano, ce qui m’a amenée à la conclusion suivante : à l’écoute, ce que j’aime le mieux, ce sont les textes littéraires plutôt modernes et les conférences de philosophie. Voici donc ma sélection (dans le désordre) !

 

PS : je crois que l’écoute d’un livre audio n’est pas encore considérée comme un délit au volant, profitons-en !

 

- Lettres à un jeune poète de Rilke (lu par Laurent Terzieff)

- Philosophie du temps présent, de  Luc Ferry

- Le Mal, André Comte Sponville et Michel Terestchenko

- Alice au Pays des Merveilles, narré par Anoux Grinberg et Daniel Prévost (on ne s’en lasse pas et les enfants adorent ! Toute la finesse du texte y éclate, c’est excellent !)

- Qu’est-ce qu’une spiritualité sans Dieu, A.Comte Sponville

- Alabama Song par Gilles Leroy, dit par Fanny Ardant (le roman de Leroy sur Zelda et Scott Fitzgerald, leur liaison fascinante et explosive au coeur des années 20..)

- Fragments d’un discours amoureux, de Barthes, dit par Luchini

- Dans le café de la jeunesse perdue, de Modiano, dit par Denis Podalydès

Découvrez la biologie de l’esprit !

Posted on March 19th, 2015

onbeing

 

Connaissez-vous Krista Tippett ? Moi non plus. Pourtant, j’ai découvert sa voix, que j’adore. Elle a une voix douce, claire, et le rythme de ses mots berce une parole sensée, ou du moins, en quête de sens. Krista Tippett anime un show appelé “On Being” (“qu’est-ce qu’être ?”), sur la radio publique américaine (différentes stations).
Je sais, c’est injuste pour ceux qui ne maîtrisent pas trop l’Anglais, mais je les enjoins tout de même à écouter, car il se pourrait bien qu’ils comprennent malgré tout et que leur journée en soit illuminée.
Il s’agit d’une conversation avec Sherwin Nuland (1930–2014), un chirurgien et professeur en Bioéthique, Histoire de la Médecine et Médecine à l’Université de Yale, auteur de plusieurs livres sur le sens de la mort et donc, celui de la vie, conversation portant sur la biologie de l’esprit. Passionnant de l’entendre expliquer comment la compréhension de la physiologie humaine mène à une réflexion sur le sens de la vie !

Ecoutez sur ce lien  et en voici aussi la transcription, pour ceux qui auraient plus de facilité à lire qu’à écouter…

Quant à moi, je m’empresse de me procurer les livres de M. Nuland !

 

La laïcité et les enfants

Posted on February 11th, 2015

religion_enfants

 

La laïcité, on n’a plus que ce mot à la bouche. Sommes-nous bien laïcs ? Chacun fait ou croit faire son examen de conscience. Et pratique volontiers des procès d’intention, le plus souvent sans grandes conséquences. Les couteaux s’affutent, chacun se voit sommé de choisir son camp, et bien que les belligérants prisent souvent davantage le plaisir d’argumenter que l’attachement à leurs idées, quelques voix d’intérêt sortent du brouhaha ambiant.

 

D’un côté, Elisabeth Badinter pourfend la bien-pensance en lançant tout récemment dans Marianne – bien que ses prises de position sur la question ne datent pas d’hier-, un consistant pavé dans la mare : elle renvoie la gauche à ses contradictions et reculades sur les valeurs laïques qui forment son socle le plus ancien et, par là-même, lui demande d’admettre sa responsabilité dans la dérive d’une société où chacun existe non pas parce qu’il pense (“Cogito Ergo Sum” comme l’affirmait Descartes), mais par ce qu’il croit : “Credo Ergo Sum“.

 

De l’autre, cris d’orfraie de Jean Baubérot, Professeur émérite de la chaire « Histoire et sociologie de la laïcité » à l’École pratique des Hautes Études, qui accuse Badinter de se faire l’avocat du diable, de lepeniser la laïcité, de n’avoir rien compris à la signification de la laïcité historique, de détester tout bonnement les religions et de vouloir cantonner les pratiques religieuses à la sphère intime. Pire, Badinter ne traite pas toutes les religions de la même façon, les catholiques sont trop épargnés : “Madame Badinter reproche à la gauche d’émettre «l’équation suivante: défense de la laïcité égale racisme»; mais promouvoir cette laïcité-là, dévoyée, falsifiée, c’est effectivement du racisme ou du moins de la xénophobie: quand les JMJ se sont tenues à Paris, ou lors de la venue de Benoît XVI, avec une grande messe sur le champ de Mars où assistaient maints ministres, l’extrême-droite a-t-elle crié à l’atteinte à la laïcité? Non, et elle ne le ferait pas plus aujourd’hui qu’hier car elle tente de récupérer le catholicisme comme élément identitaire, comme racine culturelle de la Frrrance. Elle n’est pas la seule d’ailleurs: c’est une vieille idée nationaliste depuis Maurras.

 

L’article de M. Baubérot date de 2011, alors que celui de Marianne, ouvrant ses pages à Elisabeth Badinter date de l’après-Charlie. Cela fait tout de même une différence, il me semble, quoique les deux articles méritent d’être lus. Pour ma part, n’ayant pas plus d’affinités avec les idées d’extrême-droite qu’avec les grenouilles de bénitiers, je me demande tout de même pourquoi il est obscène de dire que le catholicisme fait partie des racines historiques et culturelles de la France. Le christianisme, devrait-on dire. Mais est-ce pour autant un gros mot ?

 

Ma compréhension de la laïcité dans l’espace public m’entraîne plutôt vers une zone de neutralité dans laquelle les signes ostentatoires d’appartenance religieuse ne sont pas les bienvenus car ils deviennent des signes distinctifs, donc de séparation des individus. La réalité de la laïcité, c’est qu’elle est très complexe à mettre en œuvre, où que l’on soit dans le monde. Et il me semble que la France, jusqu’à ces dernières années, s’en sortait plutôt bien. Jusqu’à la montée progressive,  d’autant plus insidieuse que niée par ceux qui craignaient de faire le jeu de l’extrême-droite, du fondamentalisme islamiste.

 

Le débat sur ce que doit être une société laïque n’a donc pas fini de s’imposer à nous, et parfois avec la plus extrême violence, hélas. C’est la raison pour laquelle le livre “Comment parler de religions aux enfants” (Véronique Westerloppe – Editions Le Baron Perché – 2010)  me semble intéressant. Son préambule rappelle que Régis Debray, dans “L’Enseignement du fait religieux dans l’école laïque” (un rapport au Ministre de l’Éducation nationale en 2002), insistait sur le fait que l’on ne pouvait séparer principe de laïcité et étude du religieux. Très didactique, ouvert à toutes les religions, portant un regard objectif sur les grandes questions d’histoire et de dialogue, cet opuscule est un incontournable, et pas que pour les petits !

 

L’émotion des Voix de Femmes…

Posted on January 29th, 2015

venus_khoury_ghata

 

Les “Voix de Femmes“, grâce au spectacle créé par Eléonore Dyl et Mathilde Schennen (production Theater France), continuent de résonner et de voyager à travers le monde, et leurs prochaines escales donneront l’occasion aux résidents de Washington D.C, dans le cadre du Festival de la francophonie 2015, le 6 mars au Ripley Center/Smithsonian, d’entendre ces poèmes forts, méconnus, émouvants, écrits par des femmes du monde francophone (du Mali, de Côte d’Ivoire, de Suisse, d’Haïti, du Burkina Faso, d’Algérie, de Belgique, du Québec, des Antilles, du Congo, du Sénégal, du Cameroun, du Liban), poèmes d’hier et d’aujourd’hui entrecoupés de la musique malienne d’Awa Sangho.

 

Je vous livre ici l’ouverture du spectacle, en guise de mise en bouche, espérant qu’un jour ou l’autre, vous aurez l’occasion de venir le voir.

PS : “Voix de Femmes” sera aussi donné à Columbia University, NYC, le 11 mars ! Save the date !

 

Vénus Khoury-Ghata (Liban)

in “Compassion des pierres”

 

SANS TITRE

 

Les mots je le sais maintenant déclamaient du vent à

l’époque

à part les cailloux il y avait des lunes mais pas de lampes

les étoiles sortirent plus tard d’une empoignade entre deux

silex

 

Cinq cailloux pour tout vous dire

un par continent

assez vaste pour contenir un enfant de couleur différente

 

Il y avait donc cinq enfants mais pas de maisons

des fenêtres mais pas de murs

du vent mais pas de rues

le premier homme portait une pierre autour du cou

 

Il fit un arrangement avec le premier arbre

un chêne si mes souvenirs sont bons

celui qui arrivait avant l’autre buvait l’océan

 

Le langage en ce temps-là était une ligne droite réservée

aux oiseaux

la lettre “i” fente de colibri femelle

“h” échelle à une seule marche nécessaire pour remplacer

avant la nuit un soleil grillé

“o” trou dans la semelle de l’univers

 

Contrairement aux consonnes aux vêtements rêches

les voyelles étaient nues

tout l’art du tissage consistait à ménager leur susceptibilité

le soir elles se comptaient entre elles pour s’assurer

qu’aucune ne manquait

dans les pays caillouteux les hommes avaient un sommeil

sans rêves

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Contre les communautarismes

Posted on January 10th, 2015

 

La liberté dévoilée Gaudriault_Rancinan

“La Liberté dévoilée”, extraits de “Métamorphoses” de Rancinan et Caroline Gaudriault
© Gérard Rancinan

Je suis atterrée par les réactions épidermiques, fières sans raison autre que celle de pouvoir parler haut et fort devant un public acquis -et ils ne connaissent apparemment pas le prix de cette liberté – émanant de communautaristes clamant qu’ils ne sont pas Charlie, qu’ils ne sont pas concernés, que Charlie ne défendait pas leurs valeurs. Mais la liberté d’expression, n’en font-ils pas usage en ce moment même ? D’abord, “Charlie”, ce n’est pas le journal en soi. Ce n’est pas 5-12-20 personnes. C’est nous tous parce que c’est notre attachement aux libertés qui est cruellement mis à l’épreuve, et d’une façon qu’on n’avait pas vue depuis belle lurette. Ceux qui ne comprennent pas cela doivent d’urgence se trouver un cerveau.

 

Je suis également atterrée par ceux qui pensent que Charlie Hebdo l’avaient “bien cherché”. Quand on entend le niveau dialectique des terroristes, il est évident que ce qui les intéresse, c’est avant tout de tuer. Au nom d’Allah, c’est plus confortable. Je l’ai dit dans un précédent post, la satire est une expression immédiate du rire, et de la distanciation nécessaire de l’homme face au monde qui l’entoure par le biais de l’humour. Autrement dit, si le rire est le propre de l’homme, la satire est un moyen naturel de l’homme pour appréhender son environnement. Tuer quelqu’un pour une blague n’a aucun sens et signe la volonté de tuer pour faire taire, pour terroriser. C’est le voyou qui veut faire croire que vous avez insulté sa mère pour vous casser la figure et vous prendre votre porte-monnaie, sauf que cette fois-ci, le voyou a des excuses : on a insulté le prophète. On n’a pas insulté les dévots qui font l’économie de la réflexion devant la religion, non, on a insulté le prophète… Sans rire…

 

Par ailleurs, tous ceux qui brandissent Dieudonné en hurlant à l’injustice – il y aurait deux poids deux mesures dans le traitement de la liberté d’expression – me débectent. Dieudonné a le droit de caricaturer un colon juif, la preuve c’est qu’il le fait et que personne n’est allé l’assassiner. Par contre, quand il fait l’apologie du négationnisme, on lui coupe le micro. “Un sot trouve toujours un plus sot qui l’admire“, disait Boileau. Car oui, l’incitation à la haine est un crime.  Charlie Hebdo n’était pas un artisan de la haine, il était celui qui met volontairement les pieds dans le plat en riant pour enquiquiner le monde et surtout pour faire réfléchir. Pour parler en riant de choses très graves.  Y a-t-il un espoir pour que ces personnes qui refusent le dialogue comprennent que Charlie Hebdo ne caricaturait pas l’Islam mais s’amusait de tout, entre autres de la stupidité des extrémismes, sur un fond d’anticléricalisme qui ne souffrait aucune exception ? L’antisémitisme resurgissant à l’aune de ce prétendu rééquilibrage donne la nausée tant on voit qu’il n’attendait que cela pour resurgir sous les applaudissement décérébrés de courageux anonymes (ou presque, en tous cas cachés derrière leurs claviers). Celui qui dit je suis Ahmed, je suis Clarissa, je suis je suis je suis,  utilise un mode de pensée binaire ramenant tout à sa propre personne. Moi, Arabe, je veux dire qu’un Arabe est mort également à Charlie Hebdo. Moi, Noire, je tiens à rappeler qu’une Noire est morte aussi gratuitement. Pourquoi se borner au communautarisme le plus basique alors que ce qui est en jeu, ce n’est pas la couleur de peau des gens qui sont morts, mais les vies gâchées par le terrorisme et le djihad ? Toutes ces vies d’innocents ont autant de valeur les unes que les autres. Nier cela, c’est faire corps avec les extrémistes. Térence, poète de l’Antiquité né esclave, l’avait déjà affirmé dans l’une de ses pièces : « Je suis un homme ; je considère que rien de ce qui est humain ne m’est étranger ». Comme le dit l’historien et critique d’art Stéphane Guégan dans son dernier article (sur un autre sujet portant à controverse, celui de la théorie du genre) : “Le propre des tyrannies modernes, celles qu’on dit libératrices, ou purificatrices, est d’avancer masquées. Que leur fonds de commerce soit la religion, le sexe ou la politique, le machiavélisme y a pris des proportions dantesques.

 

Aujourd’hui, ceux qui jettent de l’huile sur le feu, marquant fièrement leur anti-solidarité, capitalisant sur ces attentats pour argumenter leur propre victimisation, annoncent qu’ils se satisferont, demain, des divisions accrues, de la fin des libertés – si fragiles – et du fait que les Arabes, les Homos, les Franc-Maçons, les Juifs, les Noirs, les Blancs, les Jaunes, les Rouges, bref, l’Autre, on n’en veut pas. J’espère ne pas assister à l’avènement de ce monde, qui sera, hélas, le temps de vains regrets. A moins qu’ils n’aient toujours pas compris leur responsabilité, ce qui est finalement assez probable, au vu de la médiocrité de leur rhétorique.

 

L’amour plus fort que la haine

Posted on January 7th, 2015

vive la france wolinski

 

Aujourd’hui, reporter de guerre, c’est en Irak, en Syrie, en Lybie, en Afghanistan mais aussi au cœur de Paris. On se croyait protégés. A l’abri de l’obscurantisme, malgré les signaux d’alarme tirés çà et là pour dire la montée des fondamentalistes. Mais avec le lâche assassinat – une véritable exécution – de l’équipe de Charlie Hebdo, il est clair que notre liberté d’expression, la première de la Déclaration de 1789, est véritablement en danger. Le problème, c’est que jusqu’à présent, cette notion de danger, c’était l’abstraction, le flou, ça voulait tout et rien dire à la fois, un peu comme à chaque fois (ou presque) qu’on utilise le mot démocratie. Un peu comme à chaque fois qu’on dit que les Français sont pessimistes. Une sorte de généralité.

 

Avec la tragédie de l’attentat contre Charlie Hebdo, s’impose la puissance des idées et des mots. A ceux auxquels ils font défaut, ceux qui ne peuvent opposer une idée à une autre, ne reste au combat que les armes. Oui, la satire peut être violente, oui elle a des cibles. Mais quelque part, se sentir remis en question dans son âme par une galéjade, est-ce bien sérieux ? Une kalachnikov contre une blague, voilà le monde dans lequel les fous d’Allah  voudraient nous faire vivre. Ils pensent avoir tué Charlie Hebdo ? Ils ont surtout réussi à mettre en évidence l’attachement viscéral de la France à l’idée même de la satire, qu’elle soit politique ou sociale.

 

Parce que la liberté d’expression et la liberté de penser vont de pair. Les régimes autoritaires ne s’y trompent d’ailleurs pas et s’y attaquent en premier lieu. DansQu’est-ce que s’orienter dans la pensée“, Kant dit cela : La liberté de penser se prend aussi dans ce sens, qu’elle a pour opposé la contrainte de la conscience. Cette contrainte a lieu lorsque, indépendamment de tout pouvoir extérieur dans les affaires de religion, des citoyens se posent en tuteurs à l’égard d’autres citoyens, et qu’au lieu d’arguments, par des formules de foi obligatoires, accompagnées de la crainte poignante du danger d’une investigation personnelle, ils savent, grâce à une impression faite à temps dans les esprits, bannir tout examen de la raison.”

 

Il y a presque huit ans, quand Charlie Hebdo a été relaxé à l’issue de son procès pour la publication en 2006 des dessins de Mahomet, les juges ont rappelé que le blasphème n’était plus réprimé dans la loi française depuis 1881, et que «Dans une société laïque et pluraliste, le respect de toutes les croyances va de pair avec la liberté de critiquer les religions, quelles qu’elles soient».

 

Les haines perdurent. Mais si, en pied de nez, Charlie titrait vaillamment “L’amour est plus fort que la haine”, il lui fallait plus qu’un esprit bravache, il fallait du courage, chaque semaine, pour continuer à défendre par les actes l’idée qu’on a le droit de rire, et, d’à peu près tout, même des curés, des rabbins et des imams. Personne ne vous force à rire, du reste, et personne ne vous force à regarder Charlie Hebdo. La clé, c’est l’intention de nuire à autrui. C’est là que la liberté d’expression trouve ses limites. Mais Charlie ne transgressait pas cette ligne de la calomnie personnelle, ou quand il s’en approchait, c’était pour déposer en garnements quelques clous sur la route d’idées véhiculées.

 

Si le monde se presse en cette heure autour de la France, c’est sans doute qu’il sait qu’en son cœur repose une très haute idée de l’Homme, une idée universelle de la liberté, qui n’a pas de prix, qui ne se vend pas sur les marchés, et qui – quel que soit son rang de puissance mondiale – reste plus que jamais son bien le plus précieux. Ne le laissons pas aux mains de ceux qui assoient leur volonté de domination par la terreur. Il y a fort à parier que les têtes de Charlie Hebdo auraient voulu que l’aventure de l’humour contre l’absurdité et la haine continue plus que jamais, et que le canard ne change surtout rien. Vive Charlie Hebdo !

Close your eyes, make a wish (and blow out the candlelight…)

Posted on December 31st, 2014

Nuit étoilée sur le Rhône - V. Van Gogh

 

 

A ceux qui délaissent avec soulagement la chasuble 2014 comme à ceux qui y ont puisé plus de joies que de moments difficiles, je souhaite pour 2015 une année de retour vers le présent (mais pas vers l’instantané, l’embûche de notre époque).

Ce passage rituel et symbolique du Nouvel An n’est qu’un heureux prétexte pour se remémorer la rareté du temps et la nécessité d’en faire un usage sensé, c’est à dire auquel chacun d’entre nous, à sa façon, peut donner un sens particulier. En ce qui me concerne, j’ai 4 résolutions à mettre en œuvre, dont la difficulté – justement – tient surtout à leur rapport intime avec le temps.

 

1. Repousser le moment des (petites) gratifications. Elles n’en seront que plus savoureuses et l’effort de travail et de concentration en sortira grandi (enfin j’espère… je peux toujours garder une plaquette de chocolat de secours dans mon tiroir de bureau).

2. Dire non. Non aux sollicitations inopportunes et à ce qui me fait dévier outre-mesure de mes priorités.

3. Me réserver des moments de vide chaque jour. Nécessaire pour trouver de quoi le remplir.

4. Dire oui. A l’imprévu, à ce qui m’emmène loin de ma zone de confort et me réserve des surprises.

 

Et vous, quels sont vos souhaits pour 2015 ?

HAPPY HAPPY 2015 !