Jazzmopolite

Jacques Schwarz-Bart. Encensé par la critique, le jazzman saxophoniste se situe au carrefour de son explosion new-yorkaise, d’une inspiration très guadeloupéenne et d’une irrésistible tentation parisienne. Complexe et décomplexé.

« El Paso Taqueria », au coin de Lexington Avenue et de la 104ème rue… Nous y sommes. C’est là que le saxophoniste Jacques Schwarz-Bart a fixé notre rendez-vous, à deux pas de chez lui, au cœur du Barrio new-yorkais. La critique est unanime : dans ce petit bout de Manhattan, l’East Harlem renommé Spanish Harlem, on ne fait pas semblant. Il arrive emmitouflé dans une doudoune de rigueur, en ce début d’après-midi frisquet à la lumière fuyante. Son métissage – Guadeloupéen par sa mère, d’ascendance européenne et juive par son père -, rehausse sans doute l’attrait qu’il exerce sur le public new-yorkais. Il va bien à cette ville énergisante, à cette grosse pomme qui, selon les clichés d’usage, est censée tout mélanger avec bonheur. Il se veut singulier. De fait, il l’est. Il cultive le retrait mais pas l’anonymat. Et c’est dans cette faille qu’il apparaît le plus humain, le plus fragile. Car aussi conscient soit-il de la nécessité de cesser de plaire, il fait son miel de l’omni-communication virtuelle qui caractérise notre société. Il est donc son propre agent, dans sa carrière comme dans ses mots. Avec une redoutable efficacité, il faut le reconnaître.

Sa musique donne le tournis, emporte, stupéfait. Il s’est longtemps cherché mais l’abstraction a toujours fait partie de son univers. Parce qu’il a longtemps souffert de ne pas se sentir à sa place, la solitude stigmatise l’éclosion de sa personnalité d’un trait indélébile. La musique est devenue pour lui une sorte d’appendice prolongeant sa chair. Petit, il découvre le jazz chez son meilleur ami et copie méthodiquement les bandes audio de BB King, Charlie Parker, John Lee Hooker ou Anthony Braxton. C’est là que le langage du son prend le pas sur celui du verbe. Après une itinérance familiale entre la Suisse et la Guadeloupe, l’adolescence sur l’île aux Belles Eaux est dédiée aux fonds sous marins, où il trouve la sérénité qui lui manque et qu’un calme apparent suggère trompeusement. Ce n’est que bien plus tard, tournant le dos à une prometteuse carrière de haut fonctionnaire, qu’il renoue avec la musique. Le saxo, c’est un peu le hasard, la gâchette expulsant une créativité trop longtemps étouffée qui soudain prend toute la place. Sans l’ombre d’un doute, il lâche tout, non pas pour la gloire mais pour la seule chose qui vaille la peine : savoir qui il est. Peu à peu, ce qui lui a permis de grandir, son apprentissage aux côtés des plus grands musiciens de jazz contemporains, freine son expression. Jacques Schwarz-Bart n’est pas un second couteau. S’il s’est jeté à l’eau, c’est pour nager seul, sans bouée. Ce qui lui est propre, c’est ce qu’il tente de définir. Les influences jazz rendues au saxophone et mariées, en communauté de biens, au gwo-ka de son enfance. Un peu de soul aussi et puis d’autres choses que l’on ne définira que plus tard, en faisant de lui un précurseur, comme sur Wikipedia.

Les valeurs de la sagesse orientale lui parlent, c’est à travers elles qu’il pare aux coups, raisonne sa passion, préserve son intention artistique. Pas d’alcool, pas de drogues. La musique alimente le bûcher du feu sacré, celui qui consume les chercheurs et les créateurs, et cela suffit. Dithyrambique, la critique – française notamment – porte son premier album au pinacle, le consacre bijou du moment, trouvaille que l’on se garde un moment avant de la dévoiler à regret. S’il se plait à sous-entendre qu’il est une page en construction, un talent à suivre, c’est qu’on le lui a suffisamment fait sentir. La tentation parisienne, il ne la nie pas, il sait qu’il y a un déjà un public susceptible de le comprendre. Il partage ses initiales avec Johann Sebastian Bach, pas peu fier, comme s’il y était pour quelque chose. C’est qu’il est son Dieu. Le musicien complet à la perfection formelle que l’autre JSB rêve d’être. Enfin, de devenir. Puisque selon les dires mêmes du génial compositeur – « J’ai beaucoup travaillé. Quiconque travaillera comme moi pourra faire ce que j’ai fait » – la persévérance et l’acharnement seraient de bons clients. Avec autant de conscience que de talent, Brother Jack prouve que l’idée de vérité existe en musique, « sa » vérité. Elle se traduit par l’interprétation de sa réalité, au prisme de ses influences, de ses origines, de sa personnalité. Bien sûr, il a encore des preuves à donner, abattant cartes sur table, tâchant de ne pas se louper. C’est un frère Jacques qui ne dort pas, un Jacques le Majeur, fils du tonnerre.