Quand est-ce que c’est arrivé, cette grosseur gênante ? Oui, celle de la tyrannie de l’ego, qui nous ronge de l’intérieur avec non seulement notre consentement personnel mais la bénédiction de la société ? Le prurit du moi incite à se mettre toujours plus en scène sur les réseaux sociaux, à partager la moindre contrariété comme les joies et les peines les plus intimes, à  se confier plus vite que son ombre afin, sans doute, d’effacer de nos vies le désordre de ce qui déborde d’une charge émotionnelle médiane, à banaliser cette passerelle propre à chacun entre le dialogue intérieur conscient et le reste du monde.

Il me semble pourtant que cet ego affamé, qui se gave du regard de l’autre, est contraire à la créativité et à l’expression de l’artiste. Il est en effet légitime de se demander quel type d’inhibition demeure dans l’antichambre de l’artiste, capable de lui inspirer une tentation de beauté. Puisque que reste-t-il de l’art quand on ne s’occupe plus de la beauté ? Certes, on peut regarder et montrer le monde au microscope, disséquer toutes sortes de vertébrés, dire tout et son contraire et balayer d’un revers de la main les liens entre art et science pour dire que la science C’EST de l’art, ou encore vouloir jeter ses excréments à la face du monde ou même à soi, dans une performance inédite. Mais tendre vers le beau, n’est-ce pas tâche plus ardue ? N’est-ce pas tenter de sortir de soi, de sa condition, de chercher une forme de sublimation à ce qui fait de nous des êtres finis, à tenter de donner un sens à nos vies ? Et quand on a déjà tout dit de sa propre finitude, l’œil rivé sur les « like », le moteur créatif n’est-il pas en berne ?

Un autre élément me fait penser que l’égo et l’art sont de piètres amis et elle est encore plus évidente à mes yeux. C’est qu’à force de comparer les photos de vacances de ses copains (pas vus en chair et en os depuis quinze ans mais on s’en fout) avec les siennes, de chercher son meilleur profil dans la glace pour un énième autoportrait et de lorgner le nouveau job du copain de sa voisine, on en oublie tout sens de l’altérité. C’est le plus grand paradoxe : d’un côté, on dit que les réseaux sociaux sont des outils de communication, que tant que l’on communique, tout va bien, mais de l’autre, on se rend bien compte que la solitude n’a jamais été plus grande et plus douloureuse que dans nos sociétés et que la violence gagne en radicalité au galop. Si l’on ne voit plus l’autre, comment peut-on créer ? De quoi se nourrit-on ?

Bien sûr, l’art est un reflet de la société. Mais la crise de légitimité que vit le monde de l’art depuis plusieurs années n’est pas sans rapport, je pense, avec cet égocentrisme morbide. « A chaque époque son art, à l’art la liberté » disaient les tenants de l’Art nouveau à Vienne à la fin du 19ème siècle. Un bon point de départ pour relancer un art total qui ne se réduise pas au totalitarisme de l’égo.

Le baiser, de Klimt, l'un des artistes au coeur du mouvement de l'art nouveau.

Le baiser, de Klimt, l’un des artistes au cœur du mouvement de l’art nouveau.